Au terme d’une course sans grand remous, les membres de Projet Montréal (PM) doivent choisir la personne qui succédera à Valérie Plante à la tête du parti en vue des élections municipales de novembre.
Il s’agit bien d’un cas où on peut parler, sans hyperbole, d’« embarras » du choix : puisqu’aucune candidature n’a distancé ses rivales – à la manière d’un Mark Carney au Parti libéral du Canada –, chaque membre se retrouve à faire le tri parmi des personnes qui pourraient diriger le parti sans que cela mène à une crise interne ou à un cuisant revers électoral.
Autrement dit, s’il y avait eu une démarcation radicale entre les cinq, le choix aurait probablement été plus facile, évident.
Or, cette course n’en en pas moins importante, car le parti devra malgré tout relever certains défis s’il veut obtenir la confiance de la population montréalaise pour un troisième mandat.
Poursuivre la mise en place d’un projet ambitieux de transformation urbaine dans un contexte où les turbulences internationales se multiplient et alors que le gouvernement du Québec semble se désengager de ses missions (en santé, en éducation, en logement, en itinérance) au nom de l’équilibre budgétaire (ou pas) ne sera pas une mince affaire.
À plus forte raison après l’usure que pourraient avoir causée ces huit dernières années au pouvoir.
Les limites d’une course consensuelle
La première raison pour laquelle la course à Projet Montréal n’a pas soulevé les passions n’est pas d’ordre conjoncturel. Ce n’est pas à cause de l’éclipse médiatique permanente que l’on doit à Donald Trump ni de la course à la chefferie du PLC ou de celle au Parti libéral du Québec.
Il s’agit davantage d’un facteur structurel. PM est à peu près le seul parti municipal où le programme, les idées et les principes ont un ancrage plus fort que la tête dirigeante. Contrairement à Ensemble Montréal (et à Union Montréal, Vision Montréal et Vrai changement pour Montréal auparavant), ce n’est pas une coalition hétéroclite de personnes rassemblées autour d’une figure de proue dans le seul but d’accéder au pouvoir. Le socle idéologique est solide, donc.
Il y a consensus sur le fond.
Et, par ailleurs, PM est un parti démocratique : ce sont les membres qui adoptent les grands principes et le programme, donc cela laisse peu de marge de manœuvre aux candidat·es dans une course à la chefferie pour proposer un changement de cap radical. Autrement dit : il y a consensus sur le fond.
C’est d’ailleurs le même genre de dynamique qui a structuré la course à Québec solidaire pour le rôle de co-porte-parole féminine en 2023, de sorte que celle-ci n’a reçu que peu d’attention – et que les trois candidates sont arrivées au coude à coude au premier tour du vote.
Ce genre de situation n’offre pas un spectacle enlevant à la classe commentariale, qui aime discuter de coups d’éclat et de crises. En revanche, cela oblige les membres du parti à redoubler d’efforts pour faire le tri en focalisant sur les capacités de communication et les qualités humaines des personnes qui sont dans la course.
Un choix essentiellement tactique
Alors, qui d’Ericka Alneus, Guedwig Bernier, Gracia Kasoki Katahwa, Laurence Lavigne Lalonde ou Luc Rabouin serait en meilleure position pour mener Projet Montréal à la victoire au mois de novembre?
Puisque sur le fond, il y a entente, cela revient à effectuer un choix essentiellement tactique. Autrement dit, quelle figure serait la mieux outillée en termes d’ethos et de pathos pour faire face à la nouvelle cheffe du parti d’opposition Ensemble Montréal, Soraya Martinez Ferrada… et à toute autre candidature qui pourrait surgir d’ici le début de la course?
C’est la question que j’avais en tête en rencontrant les cinq candidat·es pour Pivot le mois dernier. En m’appuyant sur ces entrevues, sur le débat du 20 février et sur les communications publiques des aspirant·es chef·fes, je vous propose ce petit tour d’horizon.
Ericka Alneus a un entregent exceptionnel. Ses qualités humaines s’imposent naturellement quand on la rencontre. Et comme communicatrice, elle fait preuve d’une concision qui pourrait profiter à d’autres – notamment dans le contexte du débat officiel.
Elle a proposé quelques idées fortes, dont celle de péage urbain visant à diminuer la congestion automobile et financer le transport collectif. Les autres candidat·es ont adhéré à la proposition ou en ont fait de semblables… ce qui rend plus difficile de l’identifier à Mme Alneus. Ceci révèle certaines difficultés du côté du branding, de la capacité à attirer l’attention.
Guedwig Bernier est certes moins connu que les autres personnes dans cette course en raison du fait qu’il n’a jamais siégé comme élu municipal. Ce déficit d’expérience s’est reflété lors du débat, lors duquel il s’en remettait très souvent à ses notes écrites.
Toutefois, lorsqu’il s’affranchit de celles-ci, il fait preuve d’un franc-parler et d’une transparence qui, lorsque bien maniés, peuvent être de redoutables armes politiques.
Gracia Kasoki Katahwa n’est élue que depuis 2021 comme mairesse de l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, mais elle a gagné une assurance indéniable. Sa connaissance des structures administratives complexes et de populations moins gagnées d’avance au message de Projet Montréal est un grand atout.
De tout le lot, elle se distingue par l’ambition de sa proposition politique, qui vise à obtenir plus de pouvoirs pour la Ville afin de répondre aux différentes crises (itinérance, logement, etc.) et pour assurer de nouvelles sources de financement. De là vient aussi sa principale faiblesse : et si le gouvernement du Québec refusait?
Laurence Lavigne Lalonde est la plus expérimentée du lot, au plan politique du moins. Elle a surtout retenu l’attention ces dernières années pour sa défense vigoureuse des projets de pistes cyclables dans l’arrondissement qu’elle dirige, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. C’est d’ailleurs ce qui explique sa popularité au sein de la frange plus progressiste et urbaniste du parti, d’autant plus qu’elle propose des mesures musclées comme l’interdiction d’Airbnb.
Elle a un aplomb certain, du cran. Par exemple, lors du débat, on a demandé de résumer en seulement trois mots les qualités d’un·e leader, elle a répondu : « Laurence. Lavigne. Lalonde. »
Toutefois, c’est la candidate dont la personnalité publique est la plus semblable à celle de Valérie Plante. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais les membres pourraient décider que le besoin de se distinguer est prioritaire.
Luc Rabouin a une feuille de route étoffée dans le domaine de l’économie sociale. Et le temps passé comme maire du Plateau-Mont-Royal, comme président du comité exécutif et comme responsable des finances de la Ville lui confèrent une grande crédibilité lorsqu’il met de l’avant ses propositions, dont celle de Réseau Express Bus. Ses réalisations ont d’ailleurs été saluées à quelques reprises par d’autres candidat·es de la course lors du débat.
Cependant, avec la compétence vient une certaine aura de technocrate un peu feutré. Ce qui se manifeste entre autres par une moins grande aisance à formuler des réponses courtes et incisives qui captent l’attention. Il reste à savoir s’il saurait développer son adresse rhétorique d’ici la campagne électorale de l’automne.
***
Puisqu’aucun sondage n’a été mené auprès des membres de Projet Montréal, il est difficile pour le moment de distinguer de quel côté leur faveur ira.
À l’interne du parti, la rumeur veut qu’on ait affaire à une course à trois entre les maire·sses d’arrondissements : Katahwa, Lavigne Lalonde, Rabouin. Pour l’instant, c’est ce qui semble être le cas en termes de visibilité et d’appuis de la part des membres du caucus à l’Hôtel de Ville.
Mais rien n’est joué. Rappelons que lors de la précédente course, en 2016, Guillaume Lavoie avait l’appui d’une écrasante majorité du caucus, mais contre toute attente, il s’est fait coiffer au fil d’arrivée par une dénommée Valérie Plante. Les dernières impressions pourraient s’avérer décisives.
Si les courses à la direction dans les partis progressistes et démocratiques sont peu spectaculaires, leurs résultats peuvent parfois s’avérer surprenants.