Ce dimanche 2 mars aura lieu la 97e cérémonie des Oscars du cinéma à Hollywood, soirée de remise de prix cinématographiques considérée comme la plus prestigieuse. Remporter un Academy Award constitue effectivement une véritable consécration pour les artisans et les artisanes du septième art.
Selon les données recueillies par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, le cinéma américain domine toujours largement dans nos salles de cinéma, tant en termes d’assistance que de recettes engrangées.
On ne peut donc passer à côté des luttes de pouvoir qui y subsistent, qui sous-tendent les œuvres que nous regardons et qui cristallisent dans notre imaginaire collectif une définition du talent cinématographique célébrant la masculinité, la blanchité et l’hétéronormativité.
Pouvoir de légitimation
Un rapport de l’Institut de recherche Geena Davis de 2024, revenant sur les 96 dernières années de l’histoire des Oscars, illustre la persistance des inégalités entre les hommes et les femmes de l’industrie cinématographique hollywoodienne.
Le rapport souligne par exemple que moins de dix femmes ont été nommées dans la catégorie « Meilleure réalisation » en près d’un siècle d’histoire, et que seules trois d’entre elles ont emporté la prestigieuse statuette (Kathryn Bigelow pour The Hurt Locker en 2009, Chloé Zhao pour Nomadland en 2020 et Jane Campion pour The Power of the Dog en 2021).
Pourtant, les statistiques démontrent que, depuis plusieurs décennies, les femmes représentent environ 50 % des étudiantes dans les écoles de cinéma (aux États-Unis comme ailleurs). Que se passe-t-il après leur graduation pour qu’aussi peu de réalisatrices s’illustrent sur nos écrans et reçoivent les grands honneurs?
La discrimination à l’embauche a toujours lieu dans les grands circuits cinématographiques et les réalisatrices peinent à gagner leur vie.
Selon l’Institut Geena Davis, l’exclusion des femmes des grands circuits cinématographiques tient du fait que les réalisatrices font face à des obstacles et à des biais de genre dès les étapes de sélection des projets pour le financement et la distribution, ce qui limite les possibilités que leurs films voient le jour et en restreint le succès potentiel.
Par exemple, on aurait davantage tendance à confier aux réalisatrices des projets de films appartenant à des genres aux moins grands revenus potentiels ou qui sont moins récompensés dans les galas, comme les comédies.
En conséquence, il n’y a qu’un petit bassin de femmes pour lesquelles les membres de l’Académie des Oscars peuvent voter.
Au-delà du glamour, du tapis rouge et des paillettes, la soirée des Oscars est donc un révélateur de la difficulté des femmes à obtenir les mêmes possibilités dans les instances qui accordent le capital et le pouvoir de consécration cinématographique.
Équité des chances
Le constat n’est pas nouveau. Déjà dans les années 1980, un groupe de six réalisatrices (les « Original Six ») dénonçait les iniquités systémiques à Hollywood en créant au sein de la Directors Guild of America un groupe dédié à la lutte pour la place des réalisatrices. Elles voulaient montrer que depuis la découverte d’un système de discrimination à l’embauche dans les studios, dénoncé à la fin des années 1960, rien n’avait changé pour les réalisatrices.
Le rapport de recherche qu’elles ont publié a démontré qu’entre 1949 et 1979, les réalisatrices n’avaient reçu de la part des studios que 0,5 % des opportunités de travail, tandis qu’elles étaient présentes en nombre paritaire dans les écoles de cinéma et que plusieurs d’entre elles étaient diplômées de grandes écoles ou avaient reçu des prix prestigieux. Avec de tels chiffres, les Original Six ont prouvé que l’absence des femmes derrière l’écran au 20e siècle ne pouvait être naturelle ni accidentelle.
La soirée des Oscars est un révélateur de la difficulté des femmes à obtenir les mêmes possibilités.
En 2015, la réalisatrice Maria Giese arrivait à un constat similaire en reprenant le combat des Original Six pour montrer que la discrimination à l’embauche avait toujours lieu dans les grands circuits cinématographiques et que les réalisatrices peinaient à gagner leur vie, contrairement à leurs collègues masculins rencontrés sur les bancs d’école.
Le documentaire This Changes Everything (2018), réalisé en partenariat avec l’Institut de recherche Geena Davis, suggère par exemple qu’il existerait un cercle vicieux au sein duquel l’iniquité salariale désavantage les femmes cinéastes dans les agences, celles-ci recevant de moins grandes redevances sur le salaire des réalisatrices que sur celui des réalisateurs. Les femmes se verraient donc offrir moins d’opportunités de développer leur pratique et n’auraient ainsi pas le même capital de confiance de la part des studios pour les films à grand déploiement qui sont souvent les plus récompensés aux Oscars.
Qu’en est-il maintenant?
Avec le succès retentissant de plusieurs films réalisés par des femmes dans les dernières années, il pourrait être tentant de croire que l’équité des chances est désormais atteinte pour les réalisatrices.
Mais un rapport du Center for the Study of Women in Television and Film de l’Université de San Diego démontre qu’il n’existe qu’une minime évolution de la place des femmes derrière la caméra.
Le rapport The Celluloid Ceiling dévoile qu’uniquement 16 % de femmes ont agi à titre de réalisatrices sur les 250 films américains ayant eu le plus de succès en 2024. Les femmes ne constituent aussi qu’un maigre 23 % des postes clés (réalisation, scénarisation, production, montage et direction de la photographie), une augmentation de seulement 6 % depuis 1998.
Les politiques EDI au cinéma
Lorsqu’on parle du manque de représentation des femmes derrière la caméra, il n’est pas rare d’entendre que l’absence des femmes pourrait être un fait du hasard ou pourrait découler d’un penchant « naturel » des hommes pour le cinéma.
L’instauration de politiques d’équité, de diversité et d’inclusion apporte dès lors toujours son lot de scepticisme. Risque-t-on de « priver » de grands hommes de possibilités qui leur reviennent, au nom de la parité? Quel mérite y aurait-il pour une cinéaste de se savoir embauchée ou récompensée « juste » parce qu’elle est une femme?
Hollywood cristallise dans notre imaginaire collectif une définition du talent cinématographique célébrant la masculinité.
Ces considérations laissent entendre que les politiques EDI feraient passer le genre au-dessus du talent (alors qu’il s’agit d’éviter que les biais sexistes écartent des talents bien réels), et laissent poindre la fausse idée d’une dégradation des résultats lorsqu’on fait des efforts conscients pour accroître les possibilités des femmes ou des personnes marginalisées.
Craindre les « quotas » en cinéma, c’est oublier que l’histoire de cette industrie s’est précisément érigée pendant de nombreuses décennies avec une tendance à prendre le genre en considération. Le genre masculin.
Il ne s’agit bien sûr pas de remettre en question la qualité des films ni le talent des réalisateurs qui jalonnent l’histoire du cinéma, mais plutôt de demander un combat à armes égales. Le génie des vainqueurs récompensés dans les galas n’aurait que plus de valeur s’il osait se frotter à une diversité de talents, sans favoritisme.
En attendant, une fois qu’on prend conscience des iniquités systémiques de l’industrie du cinéma, il demeure difficile de ne pas trouver que les Oscars ont un arrière-goût de complaisance.