Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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L’association étudiante de premier cycle de Concordia est visée par une enquête de l’administration, qui l’accuse d’irrégularités lors d’une assemblée où les étudiant·es ont exigé que l’université coupe tout lien avec Israël. Déjà pénalisée pour la durée de l’enquête, l’association ignore toutefois la suite des procédures. Cela fait suite à d’autres tentatives de l’université de restreindre et pénaliser la mobilisation pro-palestinienne.

L’Université Concordia a annoncé jeudi la tenue d’une enquête sur son association étudiante de premier cycle, Concordia Student Union (CSU), en réponse à l’adoption, lors d’une assemblée générale spéciale, d’une motion de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël.

Dans une lettre transmise à l’association étudiante, l’université interdit aussi à l’association de réserver des espaces sur le campus pour la durée de l’enquête, notamment l’auditorium et la mezzanine fréquemment utilisés pour des assemblées et les campagnes.

L’administration émet une série d’accusations liée à la tenue de l’assemblée ayant mené à la motion BDS, concernant notamment la distribution de nourriture (qui n’est pas permise dans le local où a eu lieu la réunion), ou encore la présence de personnes « lourdement masquées » qui auraient causé un « climat d’intimidation ». L’université affirme que des étudiant·es qui s’opposaient à la motion n’auraient pas pu s’exprimer.

De son côté, l’association étudiante rejette ces allégations. Elle souligne aussi que l’université n’a pas détaillé l’objectif de l’enquête, ni comment celle-ci se déroulerait.

« On n’a aucune idée », dénonce Danna Ballantyne, coordonnatrice des affaires externes et de la mobilisation de l’association étudiante. « On n’a pas été consulté pour fournir notre perspective ou notre version des faits, on ne sait pas qui mènera l’enquête. »

« C’est très inquiétant que les procédures équitables n’aient pas été suivies. »

« Les accusations sont surtout procédurales, comme une salle trop pleine et des samosas », remarque Danna, en référence aux plats distribués par la soupe populaire de l’université lors de l’assemblée. « Ça montre qu’il n’y a rien d’autre à dire sur la nature du vote et les demandes des étudiants. »

La motion adoptée en janvier dernier vise à ce que l’association étudiante milite pour l’adoption d’une politique BDS par l’université. Une telle politique forcerait l’administration à divulguer son portfolio d’investissements et à rompre ses liens financiers et institutionnels avec Israël. Concordia s’oppose à son adoption depuis plusieurs années, y voyant une atteinte à la « liberté académique ».

« En limitant la capacité de l’association étudiante de réserver des salles à Concordia, ils limitent notre capacité à nous engager dans la campagne BDS », analyse Danna. « Je pense que c’est ultimement leur objectif, plutôt que de protéger les étudiants des samosas et d’éviter les miettes dans l’auditorium. »

« C’est très clair que la punition, ici, c’est le processus », pense Danna Ballantyne.

Élections compromises

Selon Danna Ballantyne, l’enquête et l’interdiction de louer des locaux pendant son déroulement sont une façon de brimer le processus démocratique, d’autant plus que les élections étudiantes, prévues les deux premières semaines du mois de mars, arrivent à grands pas.

« Les espaces qui sont disponibles pour les tâches qu’on doit faire ont été considérablement réduits à des zones peu fréquentées par les étudiants et à l’écart du trafic habituel », explique l’étudiante. Cela limite la capacité de mener les activités de campagne électorale, qui ne pourraient avoir lieu que dans les locaux de l’association.

« Les élections vont être sévèrement touchées parce que les débats ne peuvent plus se dérouler sur le campus, on ne peut plus mettre de boîtes de scrutin dans des zones où il y a plus de trafic. »

« Tout va être assez caché et mis hors du chemin », résume Danna Ballantyne.

« C’est très clair que la punition, ici, c’est le processus. »

Danna Ballantyne

Dans un courriel envoyé à Pivot, l’administration rétorque que le vote étudiant pourrait se dérouler en ligne. Mais selon les politiques électorales de l’association, une option en présentiel doit être obligatoirement disponible sur le campus, dans des lieux achalandés, afin d’assurer l’accessibilité du vote.

« Le comportement de l’administration est très décevant et méprisant pour la démocratie étudiante », soutient Ali Salman, conseiller élu de l’association. « Mener cette bataille contre sa propre association étudiante est non seulement destructeur pour l’administration, mais aussi pour l’ensemble de l’université, et pour quoi faire? »

Répression arbitraire

Ce n’est pas la première fois que l’Université Concordia est accusée de tourner les coins ronds lorsqu’elle réprimande des étudiant·es qui militent en faveur du mouvement BDS.

Depuis l’automne dernier, au moins deux étudiant·es ont été suspendu·es par l’université après avoir participé à une action de grève.

Lors de l’action, le 25 septembre dernier, un homme de 20 ans a été détenu par des agent·es de sécurité de l’université dans le métro Guy-Concordia et trois étudiant·es ont été arrêté·es par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) avec l’aide d’agent·es de l’université. Deux autres personnes qui sont intervenues pour demander sa libération ont également été arrêtées par le SPVM.

« Concordia facilite ces arrestations, et c’est pour ça que les suspensions sont très sérieuses […] c’est vraiment une façon de réprimer les manifestations », pense Amina, une étudiante impliquée dans le mouvement pro-Palestine sur le campus.

Selon l’organisme étudiant Concordians Against Tribunals, les étudiant·es qui ont été suspendu·es n’auraient pas eu accès à une audience, pourtant requise en fonction des politiques de l’université dans une fenêtre de 20 jours suivant la suspension. Depuis septembre dernier, ces étudiant·es n’ont plus le droit d’accéder au campus.

Une lettre ouverte demandant à l’université d’abandonner les suspensions, endossée par la Fédération des associations des arts et des sciences, accuse Concordia de préférer « arrêter ses étudiants et réduire au silence son corps professoral plutôt que de répondre aux appels au désinvestissement ».

L’université n’a pas voulu commenter les suspensions, indiquant cependant dans un courriel que « le processus de plainte est confidentiel ». L’administration n’a pas non plus clarifié si des audiences avaient eu lieu.

La porte-parole adjointe de l’université, Julie Fortier, a cependant ajouté qu’il « arrive que des suspensions temporaires soient imposées, dans l’attente d’une audience ».

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