Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Une politique de « boycott, désinvestissement et sanctions » envers Israël a obtenu une écrasante majorité des voix étudiantes à l’Université Concordia. Depuis le 7 octobre 2023, de plus en plus d’étudiant·es exigent que l’université dévoile ses investissements en lien avec Israël et coupe les ponts avec les universités là-bas. Mais majorité ou non, l’administration demeure peu encline à accéder à leurs demandes.

Mercredi dernier à l’Université Concordia, 885 étudiant·es ont voté en faveur d’une politique de boycott, désinvestissement et sanction (BDS) contre Israël. Près de 1000 personnes étaient présentes dans l’auditorium où se tenait l’assemblée générale spéciale de l’association étudiante de premier cycle (CSU).

Ali Salman, étudiant au baccalauréat en science politique et conseiller élu de l’association, qui a proposé la tenue du vote, avoue qu’il ne s’attendait pas à ce niveau d’engouement. « Honnêtement, on ne savait même pas si on allait atteindre les 450 personnes dont on avait besoin pour la tenue du vote », raconte-t-il. « C’était bondé. »

Deux motions ont été adoptées, attribuant à l’association étudiante le mandat de défendre la mise en place d’une politique BDS et de soumettre l’enjeu devant le conseil d’administration de l’université, qui doit se réunir jeudi soir. C’est lui qui déterminera si oui ou non la politique entrera en vigueur.

La politique forcerait également l’administration à divulguer son portfolio d’investissements, dont la nature et la valeur ne sont pas publiques. Cependant, selon des documents qu’a pu consulter Pivot, une partie des placements de l’université seraient sous la gestion de la multinationale américaine de gestion d’actifs BlackRock, l’un des premiers actionnaires de fabricants d’armes.

Par ailleurs, Concordia entretient aussi des liens académiques et des partenariats avec des universités en Israël, ainsi qu’avec des donateurs sionistes, notamment la Fondation Azrieli, qui est à l’origine de l’Institut Azrieli d’études israéliennes de l’Université Concordia.

Le mouvement BDS vise à enjoindre les gouvernements et les particuliers à retirer leurs investissements ou à éviter la consommation de biens et de services provenant de compagnies israéliennes ou ayant un lien avec l’armée israélienne et l’occupation illégale de territoires palestiniens en Cisjordanie.

En novembre 2023, une motion similaire avait été adoptée à 78 % des voix par les étudiant·es de l’Université McGill. L’administration avait rejeté la mise en vigueur d’une politique BDS, prétextant qu’elle aurait pour effet d’accentuer les tensions au sein de la communauté étudiante.

Prise deux

À Concordia, ce n’est pas la première fois que l’enjeu est au cœur d’une dispute entre des étudiant·es et l’administration. Une motion similaire à celle adoptée mercredi dernier avait été votée et amenée devant l’administration de l’université pour la première fois en 2014.

À l’époque, les résultats du scrutin avaient été plus serrés : 1276 voix contre 1067. L’association étudiante avait néanmoins abandonné la campagne lors des élections étudiantes de 2020 sans qu’une politique soit jamais mise en vigueur par l’Université.

« Le mouvement BDS existait bien avant le 7 octobre, mais il n’était pas aussi important. Je pense que quand les gens ont compris ce que c’était, ils ont compris qu’il fallait se battre pour ça aussi », pense Ali Salman.

« On nous a toujours décrits comme étant une petite minorité d’étudiants », souligne-t-il. Pour lui, des résultats comme celui de mercredi prouvent que ce n’est plus le cas. « C’est unanime. »

Le président de l’université à l’époque, Alan Shepard, avait réagi en déclarant l’opposition de l’institution à la campagne BDS, détaillant qu’un boycott « empêchant d’entrer en contact avec d’autres universités et chercheurs serait contraire à la valeur de la liberté académique ».

Depuis l’adoption de la plus récente politique mercredi, l’actuel président de l’université, Graham Carr, a signé une nouvelle déclaration dans laquelle il fait écho aux propos de son prédécesseur et se dit « profondément troublé » par les comportements des étudiant·es lors du vote.

Il a par ailleurs rappelé que l’université « n’a aucune influence sur les motions présentées par le CSU ou sur ses processus de délibération et de prise de décision ».

Reste à voir le verdict du conseil d’administration jeudi. Ali Salman, qui y siège à titre de représentant étudiant, est partagé quant aux chances de la politique d’obtenir l’aval des autres membres, soit des représentant·es des corps professoral et étudiant, ainsi qu’une majorité de membres externes.

Mais si l’administration continue de s’opposer au mouvement BDS, « je pense qu’ils sentent une pression de faire quelque chose et de donner quelque chose en échange », juge-t-il.

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