Parent philanthropique de l’Azrieli Group, chef de file de l’immobilier en Israël, la Fondation Azrieli finance des organisations sionistes comme Birthright Israel ou HonestReporting Canada. Son mécénat auprès de nombreuses institutions culturelles met par ailleurs des artistes dans l’embarras et fait craindre pour la liberté de création.
La voix de Marwan* ne tremble pas lorsqu’il reprend, depuis le début, le récit des faits qui le hantent depuis des mois : sa collaboration marquante avec une compagnie de danse prestigieuse, de longs échanges sur son Liban natal, l’écoute des collègues… puis le désenchantement.
L’artiste montréalais, dont le prénom a été modifié à sa demande, apprend que la compagnie avec laquelle il collabore reçoit le soutien financier d’un donateur controversé, la Fondation Azrieli. Organisme de bienfaisance notamment actif dans le domaine de la culture, de la médecine et de l’éducation, au Canada et en Israël, elle est l’émanation philanthropique du Azrieli Group, géant de l’immobilier en Israël qui se revendique ouvertement des « valeurs sionistes ».
Même si le financement de la Fondation reçu par la compagnie de danse est destiné à un autre projet que le sien, Marwan confie s’être « senti trahi ».
Il soutient avoir partagé avec son employeur de l’époque les risques qu’il pourrait courir si son nom était rattaché, de près ou de loin, à un projet ou un organisme en lien avec Israël. En vertu de la loi libanaise, toute interaction avec des individus ou des entreprises israéliennes peut être sanctionnée, notamment par des peines de prison.
Son intégrité morale est aussi touchée à cœur, puisque les pratiques de la Fondation Azrieli vont « complètement à l’encontre de [s]es valeurs ».
Engagement sioniste
Dans le contexte de la guerre à Gaza et de l’accélération de la colonisation en Cisjordanie, Marwan n’est pas le seul à s’inquiéter de la place du mécène dans le monde des arts et de la culture et à appeler au boycott.
Depuis Toronto, le commissaire d’exposition, auteur et membre d’Artists Against Artwashing (AAA) Vince Rozario regrette de son côté que « même si la Fondation dit rejeter toute affiliation politique, elle finance plusieurs organisations ouvertement sionistes ».
Il cite, à titre d’exemple, la Fondation Birthright Israel du Canada qui finance, pour les jeunes d’héritage juif, des séjours en Israël visant à faire découvrir « à la fois l’histoire juive et l’État juif contemporain » et à développer le « soutien pour Israël » – une pratique qui a déjà été qualifiée par le groupe Voix juives indépendantes de « propagande », faisant l’impasse sur les violences imposées au peuple palestinien.
La Fondation Azrieli a versé un million de dollars chaque année entre 2015 et 2023 à Birthright Israel, selon les informations disponibles sur son site Web et celui de l’Agence du revenu du Canada (ARC).
« De plus en plus d’organismes culturels se tournent vers des mécènes privés, qui ont leurs propres agendas promotionnels. »
Vince Rozario, Artists Against Artwashing
Sur son site internet, la Fondation Azrieli célèbre par ailleurs l’engagement de son défunt fondateur, l’homme d’affaires David J. Azrieli, dans les rangs de la 7e Brigade pendant la guerre ayant mené à la création de l’État d’Israël… et au déplacement forcé d’au moins 700 000 Palestinien·nes, selon l’Organisation des Nations unies.
Les pratiques d’autres organismes soutenus par la Fondation s’avèrent, selon Vince Rozario, « encore plus préoccupantes ». Le Fonds national juif du Canada, par exemple, qui se consacre à l’achat de terres et à la construction d’infrastructures pour favoriser l’établissement en Israël, a été impliqué dans la construction d’infrastructures militaires de l’armée israélienne, d’après des révélations de CBC en 2019. Son statut d’organisme de bienfaisance a été révoqué par l’ARC l’an dernier.
Selon les données disponibles sur le site de l’ARC, la Fondation Azrieli a versé un total d’environ 185 000 $ entre 2020 et 2023 au Fonds national juif du Canada. Les chiffres pour 2024 ne sont pas encore disponibles.
Parmi les organisations subventionnées se côtoient des organismes aux profils douteux et des institutions respectées de la scène artistique et culturelle canadienne.
Elle aussi financée par la Fondation Azrieli à hauteur de 75 000 $ entre 2020 et 2022, selon les données de l’ARC, l’organisation HonestReporting Canada (HRC) se donne pour mission de « garantir qu’Israël soit représenté de manière juste et précise » et d’exposer les « biais » des médias, journalistes et chroniqueurs, sur son site internet et à travers son réseau de plus de 60 000 membres. Plusieurs journalistes ciblé·es par HRC affirment, dans une enquête menée par La Converse, avoir fait l’objet d’intimidation et de tentatives de censure de la part d’HRC.
Une plainte formelle a été déposée auprès de l’ARC en octobre dernier, réclamant un audit des activités d’HRC qui « pourraient violer la loi canadienne » d’après les plaignants, le Mouvement pour une paix juste et Writers Against the War on Gaza.
Et la liste continue.
La Fondation Azrieli détient 8,55 % du Azrieli Group. Or, le groupe possède des parts dans la banque Leumi (environ 2,3 % d’après son rapport financier daté du 30 septembre 2024), qui financerait des projets de construction et d’infrastructures dans les colonies illégales de Cisjordanie, selon les informations du centre de recherche indépendant Who Profits.
Dénoncer, malgré la « culture du silence »
Le Musée des beaux-arts de Montréal, le Banff Centre for Arts and Creativity, l’Orchestre symphonique de Montréal… Parmi les organisations subventionnées au cours des dernières années se côtoient donc des organismes aux profils douteux et des institutions respectées de la scène artistique et culturelle canadienne, mais aussi des organismes et initiatives dans le domaine de la santé ou de l’éducation, comme la fondation du Montreal Children’s Hospital, la Fondation du cancer du sein du Québec, l’Université de Montréal ou McGill.
Sans viser spécifiquement les donataires de la Fondation Azrieli, Vince Rozario dénonce le rôle d’« instrument des relations publiques israéliennes » joué par certaines organisations culturelles, cela parfois « tout en utilisant des artistes racisés, leur travail et le langage de la décolonisation ». Selon lui, elles contribuent à l’« artwashing israélien », qu’il définit par « l’utilisation de l’art comme un outil de soft power pour distraire de la violence et de l’oppression, ou pour les justifier ».
Une pratique décriée par plusieurs groupes, mobilisés à l’échelle du Canada. Sur la longue liste de leurs revendications et de leurs préoccupations figure la crainte de voir « la liberté d’expression des artistes limitée par la peur d’être licencié ou de subir des représailles en tout genre », s’iels se trouvent à être financé·es – en connaissance de cause ou non – par une organisation aux penchants sionistes et qu’iels affichent publiquement leur opposition aux offensives militaires d’Israël ou encore à l’expansion illégale des colonies en Cisjordanie, souligne un membre de Musicians Against Artwashing (sans lien direct avec AAA).
La question du financement dans les arts et la culture est « opaque » et participe d’une « certaine culture du silence », dénonce celui qui a d’ailleurs souhaité conserver l’anonymat.
Vince Rozario craint l’effet domino de l’« effondrement du financement public », regrettant de voir « de plus en plus d’organismes culturels se tourner vers des mécènes privés, qui ont leurs propres agendas promotionnels, ce qui pourrait avoir un impact direct sur le type de valeurs représentées au sein des institutions culturelles ».
Au moment de publier, la Fondation Azrieli n’avait pas donné suite aux demandes d’entrevues de Pivot.
* Nom fictif