L’homophobie et la transphobie sont de plus en plus présentes chez les jeunes du secondaire au Québec, a montré un récent sondage. Un phénomène qui s’expliquerait par la forte circulation de contenus masculinistes en ligne, en particulier auprès des garçons, mais aussi par la reprise de ces discours par plusieurs politiciens. Nouveaux défis pour ceux et celles qui enseignent l’éducation à la sexualité et dont le travail n’est plus simplement de sensibiliser, mais surtout de désamorcer l’intolérance.
« Moi, si tu veux savoir ce que je pense de l’homosexualité, demande à Andrew Tate. »
C’est le genre de commentaires qu’ont récolté dans les dernières années des bénévoles menant des activités d’éducation à la sexualité dans les écoles du Québec.
« On assistait à des retours d’atelier qu’on avait plus vus depuis quelques années », avance Marie Houzeau, directrice générale du GRIS-Montréal, un organisme œuvrant à la sensibilisation aux réalités LGBTQ+. « Le climat est plus tendu, certaines questions sont posées de façon plus agressive, certaines sont plus des commentaires que des questions. »
C’est cette tendance qu’on a voulu corroborer par le biais de la dernière étude annuelle du GRIS-Montréal, sondant plus de 35 000 jeunes du secondaire dans plusieurs régions au Québec. Le verdict, révélé il y a deux semaines, est aussi clair qu’il n’est alarmant : l’intolérance des jeunes vis-à-vis de la diversité sexuelle et de genre a bondi au cours des dernières années.
« Depuis qu’on monitore ces données là, chaque année, le niveau d’aise des jeunes augmentait », remarque Marie Houzeau. Mais à partir de 2017, la tendance s’est inversée, puis « la descente a commencé et elle a été très rapide. »
Ainsi, 33,8 % des répondant·es disent ressentir un malaise à l’idée d’apprendre que leur meilleure amie était lesbienne – une hausse marquée par rapport à l’année 2017-2018, durant laquelle cette même proportion était de 15,2 %. Pour un ami gai, la proportion est encore plus prononcée : 24,7 % en 2017, contre 40,4 % en 2024.
Si, pour le GRIS, ces nouvelles données représentent du jamais vu au Québec, elles ne sont pas tout à fait étonnantes. À l’heure où les propos masculinistes pullulent, des réseaux sociaux jusqu’aux plus hautes sphères politiques, il est prévisible que de plus en plus de jeunes en subissent les influences.
Ce qui surprend, « c’est la rapidité avec laquelle les acquis de ces deux dernières décennies ont été balayés », ajoute Marie Houzeau.
Et cela ne concerne pas que les jeunes. « Pour la première fois depuis des décennies de lutte, on ressent que les droits reculent », acquiesce James Galantino, directeur général du Conseil québécois LGBT. « On ressent pour la première fois que les gens sont plus réticents, plus intolérants, décomplexés de tenir des propos transphobes ou homophobes. »
Mais quels sont les nouveaux facteurs qui expliquent un tel recul?
Discours haineux
« J’ai des enseignants qui viennent vers moi et qui me disent : “j’ai passé une heure à justifier pourquoi c’était important qu’il y ait une Journée internationale du droit des femmes” », raconte Estelle Cazelais, sexologue et directrice du volet éducation chez Les 3 sex, qui travaille fréquemment en milieu scolaire.
L’anecdote est d’autant plus révélatrice qu’elle est identique au témoignage d’un autre enseignant, publié dans un précédent article de Pivot, qui s’inquiétait de la montée en popularité d’Andrew Tate auprès des garçons dans une école de Montréal.
Pour comprendre cette remise en question, il faut d’abord comprendre les « discriminations algorithmiques » qui font en sorte que les jeunes garçons sont à risque de tomber sur des contenus de plus en plus haineux sur les réseaux sociaux.
Ce que montrent les dernières recherches, c’est « qu’il n’y a pas de moyens pour une personne qui s’identifie cisgenre, garçon, adolescent, jeune adulte, de ne pas tomber dans les chambres d’écho qui sont misogynes, sexistes, homophobes, transphobes », explique Estelle Cazelais.
Le processus est des plus insidieux : ce qui commence par des vidéos de mise en forme et de routine d’entraînement physique évolue progressivement vers des extraits de balados de divertissement aux accents misogynes, puis vers les attaques frontales vis-à-vis des minorités.
« Les messages sont teintés de désinformation, au sens où c’est de l’information qui se veut valide, mais qui ne l’est pas. »
Pour la sexologue et pour James Galantino, si ce genre de propos a du succès chez les jeunes, c’est aussi en raison de la pandémie. « Ça a vraiment créé des lacunes en termes de connaissances en éducation à la sexualité. Ça a créé aussi des lacunes en termes de communication, de connexion aux autres, pour faciliter les discussions et les rencontres sociales », explique Estelle Cazelais.
Et cela est palpable en salle de classe, selon elle. « [Les jeunes] sont habités par un genre de tristesse. La pandémie, c’est comme un spectre dans leur vie. »
Le comble, c’est que cette mouvance a aussi atteint « tout un contexte politique », souligne James Galantino. « Autant à l’Assemblée nationale qu’au fédéral, on entend des politiciens dire des choses qui sont excessivement choquantes, qui ne vont pas du tout dans l’esprit de l’inclusion de la diversité sexuelle et de genre, bien au contraire », déplore-t-il.
« On le voit avec Trump, présentement avec Pierre Poilievre, avec Paul Saint-Pierre Plamondon au Parti québécois », pointe-t-il. « C’est payant pour les politiciens. »
Lorsque de tels discours se retrouvent dans la bouche des décideurs, « ça donne le ton de ce qui est [permissible] ou pas, ce qui mène à la réussite ou pas », s’inquiète aussi Marie Houzeau.
Renverser la vapeur
Une petite lueur d’espoir malgré ce contexte peu enviable, c’est qu’un nouveau cursus obligatoire d’éducation à la sexualité a fait son entrée dans les écoles primaires et secondaires cette année. La matière est désormais balisée par le ministère de l’Éducation et enseignée dans le cadre du cours de Culture et citoyenneté québécoise (CCQ).
« C’est plus intégratif, c’est un programme obligatoire, on est revenu [comme] dans les années 1980, mais avec la science moderne », juge Estelle Cazelais. « C’est très très à jour, très bien construit. »
« Reste à voir comment ça va être appliqué », tempère Marie Houzeau.
Et reste à voir si cela sera suffisant pour faire dévier ceux et celles qui s’enfoncent dans les algorithmes masculinistes. Pour Estelle Cazelais, si les réseaux sociaux et leur effet polarisant sont à l’origine du problème, la solution, ancrée dans la réalité bien tangible de la salle de classe, doit nécessairement viser à ne pas recréer les mêmes silos.
Cela relève davantage de la méthode pédagogique et de l’enseignant·e que du curriculum. Ça demande entre autres aux éducateur·trices d’accueillir les discours plus problématiques des jeunes sans jugement et de créer des espaces d’écoute et de discussions – aussi houleuses soient-elles.
« Le travail qu’on a à faire en éducation à la sexualité, c’est de déconstruire », avance Estelle Cazelais. « Ça va être plus compliqué, parce que ça demande des approches pédagogiques qui sont vraiment plus difficiles à travailler. »
« On souhaite qu’il y ait des espaces sécuritaires en éducation à la sexualité », explique-t-elle, mais est-ce bien possible, « dans une école, un espace sécuritaire pour parler d’éducation à la sexualité humaine à un groupe de 30 jeunes qui n’ont pas tous les mêmes vécus? »
L’objectif est de tenter d’aboutir à un espace sécuritaire, avance-t-elle, « mais j’encourage beaucoup plus à être dans un brave space », c’est-à-dire un espace permettant aux personnes de différents horizons d’aborder des sujets plus difficiles, particulièrement pour mettre en lumière les inégalités.
Pour la sexologue, ces environnements sont nécessaires afin d’entrer dans le débat « pour se rendre compte que ce n’en est pas un, qu’on ne peut pas débattre de l’identité de genre d’une personne, des violences faites aux femmes ».
Les résultats de l’enquête du GRIS-Montréal cachent « un mal qui est vraiment complexe, chez les jeunes garçons surtout, et on ne leur lâchera pas la main », conclut Estelle Cazelais.
« C’est un contrat social, l’éducation à la sexualité. »
« On a tous peur de le signer, mais il faut le signer tout le monde ensemble. C’est un contrat social, c’est un contrat individuel […], c’est un contrat familial, c’est un contrat social, institutionnel, gouvernemental, c’est à tous les paliers que nous sommes responsables tous et toutes d’une éducation à la sexualité qui est positive, émancipatrice et inclusive. »