Alors que la majeure partie des infrastructures vitales de la bande de Gaza sont dévastées par quinze mois de bombardements israéliens, que les victimes se comptent par dizaines de milliers et que l’armée israélienne maintient son contrôle sur les territoires palestiniens et ceux qui les habitent, le cessez-le-feu convenu cette semaine par Israël et le Hamas suscite des espoirs, mais aussi du scepticisme chez les Palestinien·nes, là-bas comme ici.
Après quinze mois de bombardements incessants, un accord de cessez-le-feu est finalement entré en vigueur dimanche dans la bande de Gaza.
Au cours de sa première phase, l’entente prévoit le retrait de l’armée israélienne de l’enclave, permettant le retour de près de deux millions de déplacé·es. La fourniture accrue d’aide humanitaire est également prévue.
« On voit les gens retourner dans les maisons […], mais ce qu’ils retrouvent, ce sont des ruines. », réagit Sarah, du Mouvement de la jeunesse palestinienne à Montréal. Si elle qualifie le cessez-le-feu de victoire pour le peuple palestinien, elle demeure réaliste quant à l’ampleur de la destruction que laisse le génocide. « Ce qu’ils retrouvent, ce sont des cimetières. »
Lors d’une annonce la semaine dernière, le président américain sortant Joe Biden a indiqué qu’une deuxième phase de l’accord viserait une « fin permanente de la guerre », et une troisième, la reconstruction des infrastructures.
Le texte de l’accord de cessez-le-feu, qui n’a pas encore été dévoilé dans son intégralité, serait hautement similaire à celui qui avait émergé des négociations en mai 2024, accepté par le Hamas, mais finalement rejeté par Israël.
Dans le cadre de l’entente, 90 prisonnier·es palestinien·nes et trois Israélien·nes, dans les deux cas surtout des femmes et des enfants, ont été libéré·es lundi. D’autres échanges de prisonnier·es sont prévus dans les six prochaines semaines. Au total, 33 Israélien·nes et 1890 Palestinien·nes pourraient être libéré·es.
Au moment de la signature, au moins 9440 prisonnier·es palestinien·nes, dont plus de 200 enfants, étaient détenu·es en Israël, plusieurs sans inculpations. Le Hamas, qui avait pris en otage 251 personnes le 7 octobre 2023, détiendrait actuellement 94 prisonnier·es israélien·nes, mais seulement une soixantaine seraient toujours vivant·es, selon les autorités israéliennes.
« Gaza inhabitable »
Si la bande de Gaza a subi les nombreuses offensives de l’armée israélienne au cours des dernières décennies, ce dernier chapitre est « sans précédent en termes de dévastation, des bombardements, de la prise pour cible des infrastructures, mais également en termes d’ampleur d’un génocide », pense Nayrouz Abu Hatoum, professeure au département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia et spécialiste de la Palestine.
Depuis le 7 octobre, au moins de 46 913 Palestinien·nes, dont 14 492 enfants, ont été tué·es par l’armée israélienne à Gaza. Ce bilan pourrait s’alourdir au cours des prochaines semaines, alors que les Nations unies estiment que plus de 10 000 personnes sont toujours sous les décombres. Lundi, un jour seulement après le début du cessez-le-feu, 137 dépouilles ont été découvertes à Rafah.
À Gaza, c’était 66 % des bâtiments qui avaient été endommagés ou entièrement détruits par les bombardements israéliens en septembre dernier, selon les Nations unies. En mai dernier, l’ONU estimait aussi que 37 millions de tonnes de débris recouvraient l’enclave, alertant qu’elles pourraient contenir 800 000 tonnes de matériaux toxiques, dont l’amiante, responsable de maladies pulmonaires mortelles.
Selon les Nations unies, environ 63 % des champs de culture permanents et des terres arables à Gaza présentaient une détérioration en juin 2024.
Un rapport conjoint de la Banque mondiale, de l’Union européenne et des Nations unies publié en mars 2024 montrait aussi que près de 84 % des établissements de santé et 57 % des infrastructures d’approvisionnement en eau de Gaza avaient été endommagés ou détruits dès janvier 2024.
« La guerre de destruction totale d’Israël avait pour but de rendre Gaza inhabitable », résume Sarah, du Mouvement de la jeunesse palestinienne. C’est d’ailleurs l’un des constats présentés dans un rapport d’Amnistie internationale, publié en décembre dernier, qui accuse Israël de commettre un génocide à Gaza.
« On doit se poser des questions », avance Sarah. « Pourquoi et comment est-ce que des choses comme ça ont pu se produire en toute impunité? »
« La réalité, c’est que c’est grâce au fait que le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni et tous les alliés d’Israël l’ont soutenu, en fournissant un soutien diplomatique, économique, militaire, idéologique, etc. C’est aussi eux qu’on doit tenir responsables, les alliés d’Israël sont tout autant responsables du génocide. »
Entre prudence et réjouissance
Suite à l’annonce de l’entente mercredi par le Qatar et les États-Unis, plusieurs images montrant les célébrations à Gaza ont déferlé sur les réseaux sociaux : des enfants qui brandissent des drapeaux palestiniens, des foules qui chantent et dansent dans la rue, des journalistes qui retirent fièrement leurs casques et leurs gilets pare-balles.
Mais lundi, au deuxième jour de trêve, au moins deux personnes, dont un enfant, ont été tuées et huit autres ont été blessées par balle par l’armée israélienne à Rafah. L’armée israélienne indique avoir effectué des « tirs d’avertissement » en direction d’un groupe qui s’approchait de soldats qui y étaient toujours déployés.
« Ce qu’on a constaté pendant tout ce temps, c’est qu’Israël a un mépris total pour le droit international », lâche Sarah, soulignant entre autres l’annexion illégale de territoires palestiniens en Cisjordanie.
Dans un tel contexte, « il y a une vraie peur qu’ils ne respectent pas le cessez-le-feu, ou le droit international, qu’ils vont continuer de mener des campagnes de bombardements, de répressions et de raids contre le peuple palestinien », prévient Sarah.
Des risques d’escalade sont également redoutés en Cisjordanie, qui a aussi été ciblée par l’armée israélienne au cours des derniers mois, y compris par des frappes aériennes – du jamais vu en vingt ans, signale la professeure Nayrouz Abu Hatoum.
« Nous allons voir plus de répression et plus de violence en Cisjordanie », prévient-elle. « C’est pour cela qu’il est important de se rappeler que le génocide continue, ça en fait partie. »
Mardi, l’armée israélienne a lancé une « opération militaire majeure » terrestre et aérienne à Jénine, en Cisjordanie occupée, tuant au moins neuf personnes et en blessant 40 autres. Quelques heures plus tôt, des colons israéliens ont attaqué deux villages palestiniens au nord de Jérusalem, blessant douze personnes.
Dans une déclaration aux médias, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, qui s’est opposé à l’accord de cessez-le-feu, a indiqué que « le renforcement de la sécurité » en Cisjordanie constituerait un « nouvel objectif de guerre ». Smotrich a également accueilli la décision lundi du président Donald Trump de retirer les sanctions américaines contre des colons israéliens.
Survivre à la Nakba
À Gaza, c’est 70 % de la population qui est composée de réfugié·es, originaires de Jaffa, d’autres villes côtières et du sud de la Palestine, avant la création de l’État d’Israël, rappelle Nayrouz Abu Hatoum.
Au cours des quinze derniers mois, 90 % de la population de l’enclave a à nouveau été déplacée de force au sein de la bande de Gaza, parfois à plusieurs reprises.
Certains « sont redevenus des réfugiés », résume la chercheuse, en expliquant comment, pour plusieurs Palestinien·nes, le drame rappelle celui de la Nakba, la « catastrophe » de 1948, le nettoyage ethnique qui survient lors de la création de l’État d’Israël.
« Les Palestiniens parlent généralement de la Nakba comme d’une structure qui a commencé vers 1947-1948 et qui s’est poursuivie. Elle comprend de multiples échelles et intensités : le nettoyage ethnique, l’emprisonnement », explique Nayrouz Abu Hatoum. « C’est pour nous le cadre à travers lequel nous pensons ce génocide. »
En même temps, pour plusieurs Gazaoui·es, si le cessez-le-feu est perçu comme une victoire c’est aussi parce qu’il représente en quelque sorte la première étape vers la libération, analyse-t-elle, ou même « un premier pas pour défaire la Nakba ».
« Même si ça ne semble pas possible, c’est une façon de penser au-delà de la stagnation politique, de considérer le premier jour du cessez-le-feu comme le premier jour du renversement de la Nakba. » Et ce, même si pour l’instant, à Gaza, les réfugié·es de 1948 et leurs descendant·es ne peuvent retourner que dans les camps de l’enclave, et non dans leurs villes d’origine, explique-t-elle.
Aux yeux de Nayrouz Abu Hatoum, cet attachement aux camps de réfugié·es, qui sont devenus des quartiers, comme celui de Jabalya, maintes fois bombardé au cours des derniers mois à Gaza, mais aussi en Cisjordanie et ailleurs dans les pays voisins, est en quelque sorte l’expression d’une résistance à l’occupation israélienne.
« Insister sur le fait de rester un réfugié et de vivre dans un camp, c’est insister sur le fait qu’on n’accepte pas cette idée qu’on est un immigrant, mais qu’on attend un retour. »
Mise à jour : L’article a été mis à jour pour faire mention des nouvelles attaques israéliennes en Cisjordanie survenues mardi, ainsi que des déclarations du ministre israélien des Finances à ce sujet. (21-01-2025)