L’année 2024 s’est conclue en France sur un verdict de culpabilité pour les 51 accusés dans l’affaire des viols de Mazan, tandis qu’ici, en cette nouvelle année, se poursuit le procès civil intenté contre Gilbert Rozon par neuf femmes qui l’accusent d’agressions sexuelles. Ces affaires soulèvent de nombreuses questions.
Lors du procès des 51 hommes accusés du viol de Mme Gisèle Pelicot, plusieurs chroniqueur·euses ont soulevé que cette affaire mettait en exergue une société dans laquelle la culture du viol, qui permet de normaliser et justifier la violence sexuelle, est omniprésente.
La culture du viol, selon le Conseil du statut de la femme du Québec, réfère à un « ensemble de comportements qui banalisent, excusent et justifient les agressions sexuelles, ou les transforment en plaisanteries et divertissements […] Dans une telle culture, la responsabilité de l’agression repose sur la victime, dont la parole est remise en cause ».
ONU Femmes ajoute que « la culture du viol est omniprésente » et qu’« au-delà des différences propres à chaque contexte, la culture du viol est toujours enracinée dans les croyances patriarcales, le pouvoir et le contrôle ».
Agresseur agressé
Dans le cadre de son témoignage, Dominique Pelicot, le chef d’orchestre des viols contre Gisèle Pelicot, a mentionné quelque chose qui a attiré mon attention. Il a dit qu’il avait vécu un traumatisme d’enfance, de viol et d’abus.
La pédocriminalité impunie évoquée ici n’est-elle pas elle aussi une manifestation de la culture du viol?
La culture du viol, qui permet de normaliser et justifier la violence sexuelle, est omniprésente.
Cette référence à la pédocriminalité a également fait surface dans le procès civil de Gilbert Rozon. La Presse rapportait ce témoignage de Julie Snyder, appelée à témoigner en soutien aux neuf plaignantes : « Je lui ai dit : “Gilbert, tu sais que tu es malade, hein? Tu as peut-être vécu des choses traumatisantes dans ton enfance. Mais tu dois te faire soigner. On n’est pas responsable des sévices qu’on a subis quand on est enfant, mais on est responsable de faire quelque chose quand on est adulte pour ne pas reproduire certains comportements.” Il m’a remerciée. Il m’a dit que c’était un bon conseil. »
Cet automne, les sévices sexuels contre des enfants ont occupé l’espace médiatique au Québec. En effet, Le Devoir et La Presse ont révélé des inconduites sexuelles au centre jeunesse Cité-des-Prairies, et des enquêtes subséquentes de La Presse et du Journal de Montréal ont révélé que ces cas ne sont que la pointe de l’iceberg.
Secrets de famille
Depuis quelques années, des auteures françaises ont dévoilé les sévices sexuels qu’elles ou des membres de leur famille ont subis alors qu’iels étaient mineur·es : Le consentement, de Vanessa Springora, La Familia grande, de Camille Kouchner, et Triste tigre, de Neige Sinno, sont des livres coups de poing qui nous empêchent d’ignorer les conséquences de la pédocriminalité.
Dans Le consentement, Vanessa Springora nous livre un récit autobiographique et chirurgical de sa liaison avec l’écrivain Gabriel Matzneff, qui avait 50 ans alors qu’elle n’en avait que quatorze, le tout au su de la société littéraire parisienne.
En effet, on se souviendra que dès 1990, Denise Bombardier avait confronté Matzneff à la télévision française, alors qu’il se vantait ouvertement d’entretenir des relations sexuelles avec des mineur·es. Elle avait osé dénoncer la pédocriminalité, la culture du viol.
Le récit de Springora dévoile les mécanismes de la violence. Le post-scriptum des éditeurs, quant à lui, relève le contexte légal on ne peut plus clair dans lequel il s’inscrit : « La littérature se place au-dessus de tout jugement moral, mais il nous appartient en tant qu’éditeurs de rappeler que la sexualité d’un adulte avec une personne n’ayant pas atteint la majorité sexuelle est un acte répréhensible puni par la loi. »
« La culture du viol est toujours enracinée dans les croyances patriarcales, le pouvoir et le contrôle. »
ONU Femmes
Camille Kouchner, dans La Familia grande, dévoile un drame qui a dévasté sa famille reconstituée, drame qui l’a longtemps maintenu dans un état de culpabilité. Dans cet autre récit autobiographique, elle lève le voile sur les silences imposés tant par la société que par la famille : son beau-père a agressé sexuellement son frère jumeau alors qu’il n’était qu’un adolescent.
Dans Triste tigre (prix Femina 2023), Neige Sinno évoque les viols commis par son beau-père, dont elle fut victime dès l’âge de sept ans. En entrevue avec RTS, elle propose une analyse systémique du silence et l’impunité qui entoure l’inceste : « Quand on considère l’ampleur des chiffres des violences intrafamiliales, on se demande ce que signifie encore cette notion de vie privée alors qu’il s’agit en réalité d’un crime systémique commis dans le secret de centaines de milliers de familles. »
Alors qu’on entend une vague de dénonciations d’agressions sexuelles commises contre des enfants, tant dans les familles que dans les centres jeunesse de la DPJ, les propos de Dominique Pelicot nous obligent à nous interroger plus largement sur les conséquences de la culture du viol sur les adultes de demain.