Un Parlement sur pause et une crise du logement qui persiste

Francis Dolan Chroniqueur · Pivot
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Un Parlement sur pause et une crise du logement qui persiste

Dans le contexte de la crise du logement et du coût de la vie qui s’alourdit, la paralysie du Parlement et l’arrivée probable d’un gouvernement conservateur ont de quoi inquiéter.

Ce lundi, le premier ministre du Canada Justin Trudeau a annoncé qu’il quitterait ses fonctions dès que son parti aurait choisi un nouveau chef. En attendant, la session parlementaire est prorogée jusqu’au 24 mars, à la suite de quoi des élections seront certainement déclenchées, l’opposition ayant promis de faire tomber le gouvernement à la première occasion.

Après plusieurs mois de déclin pour le Parti libéral du Canada et son chef, la décision à laquelle tout le monde s’attendait est tombée. Acculé au pied du mur, le député de Papineau n’en a surpris aucun·e en ce retour des fêtes.

Néanmoins, cette décision et son contexte plus large engendrent plusieurs questionnements.

Quels effets aura la prorogation du parlement pour les prochains mois?

Que signifie la rapide détérioration du Parti libéral pour la politique canadienne? Comment envisager l’action politique progressiste face à un Parti conservateur déjà annoncé gagnant des prochaines élections?

C’est face à ces différentes questions que nous commençons (mal)heureusement l’année 2025.

Des changements législatifs mis sur pause

La prorogation du Parlement canadien jusqu’à la fin du mois de mars aura des conséquences sur un éventail d’enjeux. En plus de retarder la lancée des élections, elle gèle des prises de décisions qui sont urgentes.

Cela est synonyme d’un statu quo législatif pour plusieurs mois. On peut en effet croire que les parlementaires ne pourront débattre ni adopter de nouveaux projets de loi d’ici l’automne 2025.

Pensons notamment au décret d’urgence sur le caribou, qui devait être adopté très rapidement pour protéger cette espèce menacée.

Une autre mesure, la hausse de l’imposition sur les gains en capital de plus de 250 000 $, était particulièrement attendue pour améliorer la justice fiscale canadienne et ralentir le cycle de la spéculation immobilière. Bien que cette proposition aurait pu être bonifiée, notamment en incluant les gains en capital faits sur les résidences principales, ce projet de loi allait décidément dans la bonne direction.

La prorogation du Parlement gèle des prises de décisions qui sont urgentes.

Cela signifie aussi que la hausse du coût de la vie ne cessera d’augmenter dans les prochains mois et qu’aucune nouvelle mesure structurante ne pourra être prise pour atténuer les effets de cette explosion des coûts pour les familles et personnes les plus vulnérables.

Les hausses de loyer ont été très importantes en 2024. Dans son dernier rapport, la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) indique que les loyers ayant connu un changement de locataire au cours de l’année ont bondi de 23,5 % en moyenne à travers le Canada. Au Québec, on s’attend en 2025 à des hausses historiques des loyers.

Sans véritable intervention des gouvernements de chaque palier, ces hausses continueront de pousser des locataires à la rue et dans la précarité.

Les conservateurs et le libre marché de l’habitation

La fin du règne libéral approche. Après trois mandats au pouvoir, d’abord avec la majorité des sièges puis deux fois minoritaire, le gouvernement Trudeau risque fort d’être remplacé par un gouvernement Poilievre.

Le choix du prochain gouvernement aura d’importants impacts sur la vie des locataires canadien·nes ainsi que sur l’avenir du développement immobilier.

Pouvons-nous espérer que les élections à venir changent fondamentalement la politique canadienne en habitation? À moins d’un changement majeur de paradigme dans la compréhension des causes de la crise et des solutions pour en sortir pour de bon, il est difficile d’y croire.

La solution conservatrice met de l’avant les intérêts privés avant les besoins collectifs.

D’un côté, les libéraux se féliciteront de leur (insuffisant) bilan et, de l’autre, les conservateurs annoncent déjà leurs couleurs : laisser libre cours au privé dans le développement résidentiel.

Dans les derniers mois, Pierre Poilievre a déclaré à plusieurs reprises vouloir abolir le Fonds pour accélérer la construction de logement (FACL) – qui encourage les villes à accélérer la construction de logements plus abordables, à densifier les quartiers et à mieux planifier le transport en commun – pour le remplacer par un congé de TPS à l’achat d’une résidence nouvellement construite.

Une mesure tout à fait rétrograde qui n’aidera aucunement à réduire le fardeau des coûts de loyers qui explosent.

La solution conservatrice, nous la connaissons : c’est celle qui a façonné le Canada, de la colonie-comptoir à aujourd’hui. C’est celle qui a mis de l’avant les intérêts privés avant les besoins collectifs.

L’offre et la demande

Contrairement à plusieurs pays européens qui ont pris à bras-le-corps les enjeux d’habitation et de développement urbain depuis plus de cent ans, le Canada a toujours laissé au privé le soin de développer son marché de l’habitation. Nous connaissons les conséquences de ce paradigme, aujourd’hui plus que jamais.

Comme dans toute industrie, lorsque les marges de profit sur un produit sont bonnes, il y a de l’offre. En revanche, dès que les bénéfices s’amoindrissent, les investisseurs vont voir ailleurs. Cette logique s’applique aussi à l’industrie du logement résidentiel, favorisant les intérêts des promoteurs plutôt que des gens qui cherchent à se loger sans se ruiner.

Nous le constatons depuis quelques années : par exemple, la production effrénée de condominiums a laissé sa place à la production de logements locatifs (toujours aussi hors de prix, cela dit) lorsque les marges de profit sur les condos n’étaient plus assez intéressantes. Nous pouvons nous attendre au même recul de la construction locative si un jour elle n’est plus aussi avantageuse.

Le logement étant devenu essentiellement un bien d’investissement, sa valeur doit croître bien au-delà de l’inflation. Elle doit même dépasser les rendements des grands titres boursiers pour attirer les gros joueurs de la finance. Dur de se loger dans un tel contexte.

D’ici à ce qu’un gouvernement renverse cette logique, par la prise en charge publique des besoins en habitation, les crises se répèteront sans cesse.