Lundi, comme inscrit dans le ciel, Justin « Performatif » Trudeau a annoncé sa démission imminente.
J’ai évidemment eu droit, sur mes médias sociaux, à une pléthore de gens se précipitant pour publier leurs photos avec lui et souligner son « héritage ».
Pourtant, le gouvernement Trudeau affiche un bilan médiocre en matière de droits humains, particulièrement pour les personnes noires.
L’entrepreneuriat avant l’humanité
À ce sujet, une des principales fiertés des membres de son équipe et des ministères concernés semble être le financement de programmes surtout axés sur l’entrepreneuriat – comme si l’humanité des communautés noires, y compris celle des femmes noires, se résumait à leur capacité entrepreneuriale. Comme si être humain ne suffisait pas et qu’il fallait d’abord être entrepreneur·e pour accéder aux droits humains les plus fondamentaux.
Pourtant, combien d’entrepreneur·es noir·es sont injustement profilé·es par la police, freinant leur élan? Combien vivent des défis innombrables dans le réseau de la santé, confronté·es au racisme systémique qui entrave l’accès à des soins de qualité? Combien subissent un traitement différentiel et du profilage en habitant dans des quartiers où les personnes noires constituent l’exception, des inégalités qui se répercutent également sur leurs enfants?
Comme si être humain ne suffisait pas et qu’il fallait d’abord être entrepreneur·e pour accéder aux droits humains les plus fondamentaux.
Pour beaucoup d’entre nous, dont les parents sont nés ailleurs, les ressources de nos pays d’origine continuent de générer d’énormes richesses pour ce pays du G7, ainsi que d’autres, qui maintiennent nos semblables dans des cellules ou à l’extérieur des frontières. Et lorsque nous passons les checkpoints frontaliers, nous avons à subir un traitement différentiel malgré nos contributions fiscales.
À cela s’ajoutent un système judiciaire où les taux d’incarcération des personnes noires restent alarmants, des lois d’immigration toujours défavorables aux pays à majorité noire, ainsi que les insuffisances du secteur judiciaire et les inégalités systémiques dans les services jeunesse, qui demeurent omniprésents.
Palestine
Il est aussi désolant de voir des commentateurs qui se posent en critiques de gauche légitimes tenter de faire un bilan de l’ère Trudeau – « son gouvernement a marqué quelques bons coups », « l’image internationale du Canada a été correcte », etc. – tout en occultant totalement la complicité du gouvernement libéral avec les violations des droits humains à Gaza.
Cela démontre que la sensibilité analytique est essentielle dans tous les contextes.
Le gouvernement libéral est complice des violations des droits humains à Gaza.
Déjà en 2022, lorsqu’Amnistie internationale avait qualifié les actions d’Israël en Palestine d’apartheid, le gouvernement Trudeau n’avait même pas pris la peine de revoir les preuves avant de les rejeter.
Est-ce là l’héritage « progressiste » que mérite le Canada?
Blackface
L’annonce de la démission de Justin Trudeau ravive aussi les souvenirs du moment où il a été critiqué pour avoir fait du blackface dans sa jeunesse.
À l’époque, le diffuseur public, Radio-Canada, m’avait contacté pour obtenir un commentaire, avant de retirer son invitation après avoir consulté des personnes racialisées et noires plus sympathiques envers le Parti libéral. Ce sont finalement Dany Laferrière et un analyste en gestion de crise qui avaient été invités à commenter à l’émission du soir.

Bien que Dany Laferrière et moi ayons eu des discussions privées, nos positions divergeaient sur cette question. Une entrevue longue et pénible de M. Laferrière avec Anne-Marie Dussault est d’ailleurs disponible pour fins d’édification.
J’aurais souhaité que l’immortel manifeste un tel niveau de défense pour la mémoire du président haïtien Jovenel Moïse, assassiné en 2021.
Et c’est là que réside mon problème avec la bourgeoisie noire du Canada : elle s’aligne sur les méthodes timides et faussement progressistes des pouvoirs en place, espérant protéger ce qui la rend « distincte ». Mais à quel prix?
Culte de la personnalité
Lori Turnbull, du département de science politique de l’Université Dalhousie, a bien résumé cette semaine ce qui se passe avec Justin Trudeau : « C’est une caractéristique d’un parti reposant sur un culte de la personnalité. »
Une telle stratégie propulse la marque du parti… jusqu’à ce qu’elle s’effondre. Et quand cela arrive, la chute est profonde.
Pour celles et ceux qui publient leurs photos avec Trudeau, continuez, mais sachez que vous faites ce que plusieurs de ces proches collaborateurs ne font plus, en connaissance de cause – à commencer par Mme Sophie Grégoire, celle dont il a été l’époux!
La bourgeoisie noire s’aligne sur les méthodes timides et faussement progressistes des pouvoirs en place.
Et blague à part, sachez que cela révèle à quel point vos attentes sont limitées quant à ce que la liberté, l’héritage et le progrès signifient véritablement. Et vos attentes limitées éclipsent les demandes de gens qui réclament davantage, tant sur le plan national qu’international.
Exigeons mieux – pas seulement une marque symboliquement « progressiste », mais un véritable changement systémique.
Se méfier du pouvoir
Pour ceux qui se souviennent des années Harper et de l’état de l’activisme à cette époque : si nous n’élaborons pas un plan de contingence pour faire face à un futur gouvernement conservateur, alors que le gouvernement libéral nous laisse sans protections durables en matière de droits humains, alors nous aurons échoué.
Notre seul héritage serait alors une incapacité à imaginer notre épanouissement en dehors des cadres imposés par un État qui réinvente sans cesse sa capacité à nier le contrat racial.
Cette défaillance incomberait à celles et ceux qui ont défini le succès de manière étroite, en ignorant l’importance de construire des relations au-delà des cercles du pouvoir, particulièrement avec les plus marginalisé·es de nos communautés.
Vos attentes limitées éclipsent les demandes de gens qui réclament davantage.
Nous devons repenser notre définition du succès, qui semble trop souvent se limiter à une célébration de notre proximité avec le pouvoir, même lorsque ce pouvoir opprime nos pays d’origine ou nuit aux plus vulnérables parmi nous : les populations noires incarcérées, les personnes noires vivant avec des handicaps ou des maladies chroniques, les migrant·es noir·es, et celles et ceux confronté·es à l’itinérance.
Trop souvent, ce pouvoir se présente sous des visages noirs portant des masques blancs (pour citer Frantz Fanon), perpétuant des systèmes d’oppression tout en donnant l’illusion de progrès.
Cela, je l’ai observé lors de l’Examen périodique universel du Canada mené par l’ONU en 2023. Qui représentait le Canada? Le ministre de la Justice, Arif Virani – entouré de deux autres hauts fonctionnaires des communautés noires, Shalene Curtis-Micallef, sous-ministre déléguée de la Justice, et Michael K. Olotu, de Service correctionnel Canada –, qui tentait de me convaincre en mentionnant qu’il est né dans un camp de réfugié·es en Ouganda.
Pourtant, cela n’efface en rien le fait que sa Stratégie canadienne de justice pour les communautés noires n’apporte rien de significatif pour les personnes noires incarcérées, issues de l’immigration ou subissant les conséquences du régime canadien d’extraction de ressources naturelles, ici comme à l’étranger.
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Hélas, l’héritage de Trudeau illustre une gestion superficielle des droits humains, où l’entrepreneuriat est présenté comme une solution universelle, les identités noires sont instrumentalisées pour masquer l’inaction, et l’absence de planification durable laisse les communautés sans protection face aux inégalités systémiques.
La démission de Trudeau ne résout pas les problèmes structurels du Canada. Les structures fiscales et législatives du pays profitent et alimentent activement des violations des droits humains – que ce soit à Gaza ou ailleurs. Rester silencieux à ce sujet, ou trouver du réconfort dans le prétendu « héritage » de Trudeau est absurde. Plus encore, un véritable progrès exige que nous tenions les systèmes et les individus responsables, pas seulement les visages du pouvoir.
Préparons-nous pour ce qui vient après.