La « vraie » personnalité de l’année 2024

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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La « vraie » personnalité de l’année 2024

Le magazine Time a désigné Donald Trump comme personnalité de l’année 2024, mais plusieurs auraient préféré un autre choix.

Le magazine Time doit souvent réitérer que sa désignation à titre d’homme ou de femme de l’année n’est pas une « récompense » et, surtout, que peuvent y être nommées des personnes qui ont marqué l’actualité tant pour de bonnes que pour de mauvaises raisons.

Le récent choix du Time de nommer Donald Trump ne signifie donc pas nécessairement que le magazine new-yorkais cautionne les paroles ou les actions de celui qui vient tout juste d’obtenir un second mandat à la Maison-Blanche, non sans controverse. Le magazine souligne d’ailleurs avoir soumis sa personnalité de l’année 2024 à une vérification des faits jusque-là inédite, puisque plusieurs des affirmations du président républicain sont rectifiées dans l’article qui accompagne sa désignation.

Mais ce choix est-il dénué de toute portée politique et, surtout, n’y avait-il personne d’autre qui aurait pu mériter cet honneur et l’attention qui vient avec?

Récupération politique

Le prochain président des États-Unis, qui est semble-t-il depuis longtemps obsédé à l’idée de faire la couverture du Time, s’est immédiatement emparé de la nouvelle à des fins politiques pour continuer de gonfler son image de sauveur de l’Amérique.

Il s’en est d’abord enorgueilli en apparaissant en vainqueur le 12 décembre à la Bourse de New York, avec la une du magazine affichée sur un écran géant dans le décor. Depuis, Trump multiplie volontiers les partages et les publications à propos de sa désignation par le Time sur son réseau Truth Social.

N’y avait-il personne d’autre qui aurait pu mériter cet honneur et l’attention qui vient avec?

Malgré les mises au point du Time, il reste par ailleurs que l’illustration sur la couverture du magazine peut sembler placer l’ancien et futur président américain en position de conquérant tout-puissant. Celui que plusieurs considèrent comme une menace pour la démocratie pose avec l’air autoritaire et le regard fixé vers le hors-champ d’une caméra placée en contre-plongée qui lui donne de l’ampleur.

L’étoile du match de la présidentielle américaine

Le rédacteur en chef du Time a affirmé que le choix de Donald Trump s’imposait notamment parce qu’il aurait, selon lui, effectué un « retour en politique époustouflant ».

Malgré que le retour du républicain pour un second mandat après une défaite soit effectivement une première, il faut néanmoins souligner que Trump n’est probablement pas celui à qui on peut concéder le fait d’avoir véritablement donné du souffle à la campagne électorale américaine.

La présidentielle américaine de 2024 était d’un ennui tout à fait légendaire avant l’arrivée cet été de la candidate démocrate Kamala Harris, qui a sans contredit fait tourner le vent – pas suffisamment pour l’emporter, mais assez tout de même pour que son opposant ait la broue dans son sculptural toupet.

Celle qui a failli devenir la première présidente des États-Unis était d’ailleurs parmi les possibilités envisagées par le Time, et plusieurs auraient sans doute préféré cette option à la figure de division et de haine qu’incarne présentement Donald Trump.

Choisir une figure de résistance

Mais en détournant le regard de l’Amérique pour se pencher plutôt vers l’actualité internationale, un autre choix aurait permis de plutôt placer à l’avant-plan une figure incarnant le changement ou l’espoir.

Au lendemain de la désignation de Trump, une publication devenue virale sur les médias sociaux proposait plutôt de le remplacer par celle qui incarne désormais pour beaucoup la résistance : l’illustratrice Anne Elizabeth a en effet publié un montage de la une du Time où figure Gisèle Pelicot, survivante des crimes sexuels qui ont fait l’objet du très médiatisé procès de Mazan.

La lutte et la résilience époustouflantes de cette combattante forcent l’admiration.

L’image est accompagnée d’une phrase insistant sur l’importance de donner du poids à une personne qui combat la culture du viol, plutôt qu’à l’un de ses représentants (voire l’un de ses bénéficiaires). Voilà qui souligne avec acuité la portée symbolique et politique que revêt une désignation comme celle de personnalité de l’année.

Ironiquement, c’est presque en même temps que l’arrivée en kiosque du Time que le procès Pelicot tire à sa fin, tandis qu’ont été annoncées ce jeudi les peines auxquelles devront faire face les dizaines de violeurs de Gisèle Pelicot.

La cause de celle qui est devenue une personnalité connue bien malgré elle, et dont l’intimité a été disséquée sur la place publique, incarne aujourd’hui un digne et retentissant cri de victoire lancé au visage des agresseurs et aux participants de la culture du viol. C’est sur eux, et non sur leurs victimes, que doivent maintenant rejaillir la honte et l’humiliation.

Tandis que persistent dans l’espace public la violence et le mépris des discours misogynes et antiféministes – émanant même notamment d’un avocat de la défense de l’un des accusés du procès Pelicot –, la lutte et la résilience époustouflantes de cette combattante forcent l’admiration et font sans contredit de Gisèle Pelicot ma personnalité de l’année 2024.