Logement étudiant : « c’est comme jouer à pile ou face »

Le parcours du combattant d’un étudiant international pour trouver un toit, malgré les escroqueries qui se multiplient.
Montage: Pivot

Pivot s’est entretenu avec un étudiant international qui témoigne des difficultés liées à la recherche de logement à Ottawa et à Montréal. Alors que la pénurie bat son plein dans un marché favorisant nettement les propriétaires, les arnaques de toutes sortes sont de plus en plus courantes, selon une experte.

En été 2023, Mohamed, alors un jeune étudiant au baccalauréat en science politique à l’Université de Rabat, au Maroc, s’apprête à faire un échange universitaire à l’Université d’Ottawa. Il ne connaît ni la ville, ni le pays, mais a toujours rêvé d’y étudier.

Très vite, l’emballement initial fait place à une angoisse montante alors qu’il fait défiler les annonces d’appartements sur Facebook et Kijiji. Les prix sont exorbitants et les photos, peu alléchantes.

Lorsqu’apparaît une annonce pour une chambre dans une colocation de quatre personnes en résidence universitaire, au prix de 800 $, Mohamed saute sur l’occasion.

Promesse brisée

Mais certains drapeaux rouges se lèvent déjà. Le locateur avec qui il communique dit être l’ami de l’étudiant qui y vivait et qui cherche à sous-louer sa chambre. On dit à Mohamed qu’il n’a pas besoin de signer un bail.

« Au bout d’un moment, c’est facile de tomber dans des arnaques, on a envie d’y croire », explique l’étudiant. Il persiste et demande tout de même un bail, qu’il obtient avec soulagement.

À son arrivée au Canada, Mohamed constate que l’homme avec qui il échangeait, qui est également étudiant à l’Université d’Ottawa, est bien réel. Cependant, il lui demande de payer déjà deux mois de loyer et la chambre privée qu’on lui avait promise n’est pas disponible pour le moment. En attendant, l’homme offre à Mohamed de rester dans son appartement, situé dans la même résidence, où il lui offre le canapé.

« Au bout d’un moment, c’est facile de tomber dans des arnaques, on a envie d’y croire. »

Mohamed

Lorsque Mohamed tente de signaler la situation aux responsables de la résidence, le locateur se braque. On lui fait comprendre qu’il « attirera des ennuis » et que leur entente doit rester « au noir ».

« C’est comme ça que ça fonctionne », dit-il à Mohamed.

Cette nuit-là, plusieurs personnes débarquent dans l’appartement. Ils s’installent dans le salon, alors que Mohamed essaie de fermer l’œil, avant de finir par quitter, découragé. Il passera la nuit dehors ce soir-là, décidé à trouver une alternative dès le lendemain.

Coup de chance

Sauf que les options décentes et abordables se font de plus en plus rares à Ottawa, comme dans la plupart des centres urbains au Canada. Mohamed raconte qu’un des premiers logements qu’il visite après sa première mésaventure est délabré. Le propriétaire demande 900 $ par mois.

« Je pense que l’appart n’avait pas été ouvert au moins depuis cinq ou six ans. Il y avait plusieurs centimètres de poussière partout. C’était comme un film d’horreur. »

Un autre appartement de huit personnes, où une chambre est offerte à 750 $, n’est pas plus attrayant. L’une des colocataires, également d’origine marocaine, lui recommande d’éviter.

« Quand tu es étudiant étranger, tu es à la merci de tout ce qui peut se tenir dans le marché, les personnes mal intentionnées comme bien intentionnées », résume Mohammed. Chercher un logement, « c’est comme jouer à pile ou face ».

Par chance, il finit par trouver autre chose, un peu plus loin, à Gatineau, dans une colocation. « J’ai décidé d’emménager tout de suite », lâche-t-il. Le cauchemar s’est ainsi terminé, du moins pour le reste de l’échange. « C’était parfait, les gens étaient adorables. »

Pièges multiples

Mais les arnaques qui guettent les étudiants internationaux sont multiples, prévient Maude Giguère, conseillère à la vie étudiante et membre de l’équipe du programme Allô!, une nouvelle initiative de l’UQAM visant à accueillir et soutenir les étudiant·es de l’international.

Si l’aide en matière de logement est loin d’être le seul service offert par le programme Allô!, Maude Giguère affirme y consacrer environ 60 % de son temps de travail. « C’est un besoin qui est criant », affirme-t-elle.

Elle souligne avoir constaté la détresse de plusieurs étudiant·es qui, en plus de devoir dénicher un logement en pleine pénurie, cherchent également à s’intégrer, maîtriser la langue et trouver une source de revenus.

Dans un tel contexte, « la prévention est tellement importante, parce que, quand on vient de l’extérieur du pays, on ne connaît pas nos droits », souligne Maude Giguère. « La grande majorité des gens qui me rencontrent, ce sont des gens qui préparent leur séjour à Montréal et qui veulent savoir comment ça fonctionne. »

« C’est la recherche avant de venir », relate Mohamed, « parce qu’on sait qu’on a un deadline, qu’en septembre il faut être opérationnel, il faut être là, il faut vivre, il faut être capable d’aller en classe, de se doucher, de manger… » Avant d’arriver en automne, « on passe un été de stress constant ».

Malgré la sensibilisation aux droits des locataires, Maude Giguère signale tout de même un fossé de plus en plus imposant entre la loi et la réalité des marchés. Les propriétaires ne sont par exemple pas en droit de demander une caution et pourtant, dans un contexte de pénurie du logement, celle-ci est une pratique courante.

« En ce moment, il n’y a pas assez de logements accessibles à toutes les bourses : c’est ça, le problème. »

Maude Giguère

« Le marché est vraiment dans le camp des propriétaires en ce moment pour la location », signale-t-elle. « Il y a toute une série de règles, de conditions à remplir [pour les locataires] qui ne sont pas réglementées au niveau de la loi. »

Les cautions, bien qu’illégales, ne sont pas toujours synonymes d’arnaques, mais « dans bien des cas, on ne revoit pas cet argent », prévient-elle.

Maude Giguère déplore le fait que les personnes migrantes sont souvent pointées du doigt lorsqu’il est question de pénurie de logement au Québec. « C’est trop facile de mettre ça sur le dos des internationaux qui prendraient nos places », critique-t-elle. « Il n’y en avait déjà pas, de places. »

« C’est symptomatique d’une crise qui est plus générale que ça. » Elle note aussi la proportion de logements sociaux qui est nettement moindre que dans d’autres agglomérations ailleurs dans le monde.

« En ce moment, il n’y a pas assez de logements accessibles à toutes les bourses : c’est ça, le problème. »

Prise deux

Lorsque Mohamed revient au Canada en 2024, cette fois à Montréal pour y faire sa maîtrise, la chance n’est pas tout de suite au rendez-vous.

Mohamed se retrouve dans un logement qui n’a rien à voir avec les photos qu’on lui a montrées avant son arrivée. La chambre qu’il doit occuper est dans un état lamentable.

Selon le propriétaire, le logement abrite un total de 25 personnes, majoritairement d’autres personnes migrantes, qui partagent une même chambre à plusieurs.

Il faudra à Mohamed quelques semaines pour trouver l’endroit où il demeure actuellement, une chambre à prix raisonnable dans une colocation. « C’est pas très rénové, mais c’est correct pour vivre », dit-il, résigné.

« Je suis sur un bail signé d’un an. Je pense que, si je trouve mieux, je pourrais peut-être le résilier, mais à l’heure actuelle, c’est un peu compliqué de chercher… »

Malgré tout, Mohamed espère s’installer de manière permanente après ses études. « J’aime vraiment la ville, j’aime vraiment le pays, c’est incroyable. »

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