En 1955, Mamie Till a exposé la violence raciale : le meurtre de son fils Emmett à la suite d’une interaction jugée inappropriée avec une femme blanche. Son fils a été assassiné pour avoir « flirté » avec la tenancière du magasin général de Money au Mississippi, une femme blanche.
Dans une Amérique dont les États du Sud étaient minés par des lois ségrégationnistes, la transgression d’Emmett Till signait son arrêt de mort. Il a été enlevé, torturé, assassiné et jeté dans la rivière Tallahatchie. Ce n’est que grâce à sa bague qu’on a pu identifier son corps.
Un procès a eu lieu. Après une heure de délibération des jurés, les meurtriers ont été acquittés.
Ce meurtre justifié par le non-respect des normes sociales racistes est l’ultime exemple de « know-your-place aggression », concept élaboré par Koritha Mitchell pour désigner une forme de violence politique qui « est une manière de rappeler aux cibles leur “place appropriée”, une manière d’insister sur le fait que certaines personnes ne devraient pas se sentir en sécurité en revendiquant un espace ».
Face à l’état de détérioration du corps d’Emmett, on a suggéré à sa mère Mamie Till de fermer le cercueil de son fils de quatorze ans. Dans un acte de courage sans précédent, elle a décidé de dénoncer la violence raciale, de façon magistrale, en présentant au public le visage de son fils méconnaissable en laissant le cercueil ouvert. Elle a dit : « je veux que le monde voie ce qu’ils ont fait à mon fils ».
Dans une Amérique raciste, cette femme noire, citoyenne de seconde zone, a exposé au grand jour la violence raciale et les défaillances du système de justice. Mamie Till a voulu rendre le système imputable.
Elle a voulu que la honte change de camp.
Voir le viol dans les yeux
C’est la même position qu’a adoptée Mme Gisèle Pelicot, dont le mari vient d’être reconnu coupable, au côté de 50 autres hommes, des dizaines d’agressions commises sur sa femme inconsciente.
Lorsqu’elle a découvert les vidéos de ces multiples viols, ses avocats rapportent que « sa première réaction a été de dire : “Mais en fait, je ne suis rien, je suis moins que rien. Mais en fait, qu’est-ce que ça dit de nous tous? Il faut que les gens voient ça! Il faut qu’ils voient le viol dans les yeux!” »
En exposant les violences sexuelles vécues aux mains de plus de cinquante hommes, il devient impossible de les ignorer. En rendant le procès public, Mme Pelicot expose à la société des violences inhumaines qui ne peuvent être reléguées aux faits divers. Son histoire fait partie du récit national. On ne peut détourner le regard.
Son attitude fait écho à celle de Mamie Till, dont le fils a été déshumanisé tant par ceux qui l’ont tué que par le système judiciaire.
« Je veux que le monde voie ce qu’ils ont fait à mon fils. »
Mamie Till
Une question reste : l’exposition des violences sexuelles subies par Mme Pelicot devant une cour de justice aura-t-elle permis au système judiciaire de lui rendre justice? Si M. Pelicot a obtenu une peine maximale, plusieurs de ses complices ont eu des peines moins sévères. Mme Pelicot dit « respecter » cette décision, mais plusieurs en sont déçues.
Ou encore, la justice lui sera-t-elle rendue par la couverture médiatique internationale, seule justice dont ont bénéficié Emmett Till et sa mère, une justice médiatique ayant marqué l’Histoire? Gisèle Pelicot a en tout cas remercié les journalistes pour leur travail, qui a amplifié sa voix et jeté davantage de lumière sur une grave problématique sociale.
« Il faut que les gens voient ça! »
Gisèle Pelicot
Mamie Till et Gisèle Pelicot ont fait preuve de courage exemplaire en dénonçant les crimes et ont interrogé les systèmes et les structures qui les permettent. Elles utilisent leurs voix pour dévoiler la violence raciale et la violence sexuelle afin qu’elles ne se reproduisent plus.
Le silence ne nous protégera pas
En défiant le silence qui leur est socialement imposé, le courage de ces femmes fait écho au texte d’Audre Lorde « Your Silence Will Not Protect You », publié en 1984.
« Mes silences ne m’avaient pas protégé. Ton silence ne te protégera pas.
« Quels sont les mots que tu n’as pas encore? Que dois-tu dire? Quelles sont les tyrannies que tu avales jour après jour et essayes de faire tiennes, jusqu’à en tomber malade et en mourir, toujours en silence? Nous avons été socialisées pour respecter la peur plus que notre propre besoin de langage.
« Et, bien sûr, j’ai peur – tu peux l’entendre dans ma voix – parce que la transformation du silence en langage et en action est un acte d’auto-révélation, et cela semble toujours lourd de danger. Mais ma fille, quand je lui ai parlé de notre sujet et de mes difficultés avec lui, a dit : “Parle-leur de la façon dont tu n’es jamais vraiment une personne entière si tu restes silencieuse […].”
« J’ai commencé à demander à chaque fois : “Quel est le pire qui puisse m’arriver si je dis cette vérité?” Contrairement aux femmes d’autres pays, il est peu probable que notre silence nous fasse emprisonner, “disparaître” ou sortir de route en pleine nuit. Notre prise de parole irritera certaines personnes, on nous traitera de méchantes (bitchy) ou d’hypersensibles, nous perturberons certaines soirées. Puis notre parole permettra à d’autres femmes de parler, jusqu’à ce que les lois soient changées et que les vies soient sauvées et que le monde soit changé pour toujours. »