« Le tyran est déchu! » clament en chœur des millions de Syrien·nes depuis la chute du gouvernement de Bachar al-Assad le 8 décembre dernier, que ce soit dans les rues de Damas ou à des milliers de kilomètres de leur mère patrie.
On applaudit l’entrée dans la capitale des miliciens du groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), dirigé par un énigmatique leader du nom de Abou Mohammed al-Joulani, nom de guerre d’un certain Ahmed Hussein al-Chara, jusqu’à tout récemment chef de l’antenne syrienne d’al-Qaïda, soi-disant réformée et désormais vouée à un exercice post-révolutionnaire démocratique et soucieuse de la protection des nombreux groupes minoritaires en Syrie – Druzes, chrétien·nes, Palestinien·nes, Kurdes, etc.
On verra, mais je trouve l’optimisme de nos analystes patenté·es un brin jovialiste et suspicieusement aligné sur les politiques étrangères de nos oligarchies parlementaires.
Cette chronique ne fera pas le procès de la dynastie al-Assad, vaincue par une révolution, mais aussi issue au tournant des années 1960 d’une autre révolution, socialiste laïque et enracinée dans la vision d’un pan-arabisme amorcé par Nasser en Égypte au milieu des années 1950.
Mais tragiquement, dans ce coin de planète, les révolutions se succèdent à un rythme effréné, toutes ayant en commun de tragiques lendemains qui chantent faux.
Naissances et morts des dictatures
Dans son percutant essai Le syndrome de la dictature (Actes Sud, 2020), l’écrivain égyptien Alaa al-Aswany décortique la réalité des dictatures, ce qui les engendre, ce qui les alimente et ce qui pourrait les prévenir.
Il décortique ses thèses en plusieurs catégories : le charisme des chefs politiques, l’idolâtrie, le chauvinisme, la religion et le complot.
Bien que cette lecture de l’histoire s’applique surtout à l’Égypte, elle s’appose de manière presque symétrique à la Syrie des al-Assad : des chefs charismatiques (surtout Hafez, le père de Bachar), le culte de la personnalité autour de la famille al-Assad, le chauvinisme qui a mené Hafez à rejeter le pan-arabisme et l’idéologie plurinationale du parti Baas au profit d’un nationalisme strictement syrien, les persécutions des islamistes concurrents pour le pouvoir ainsi que de nombreux groupes minoritaires et, finalement, le complot externe visant à renverser et changer le régime syrien.
Un cocktail explosif qui a de quoi enivrer un leader révolutionnaire au point de le plonger dans la paranoïa, de laquelle émerge un autoritarisme supposément nécessaire pour préserver les acquis de la révolution menacés de toutes parts par les ennemis.
Les révolutions se succèdent à un rythme effréné, ayant en commun de tragiques lendemains qui chantent faux.
C’est arrivé à la dynastie al-Assad, à Nasser, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, Jean-Bertrand Aristide, Hugo Chavez, Nicolas Maduro, Fidel Castro et tant d’autres – on peut même reculer jusqu’à Robespierre pendant qu’on y est!
Ces révolutions n’étaient pas en soi vouées irrémédiablement à la dictature et visaient surtout une émancipation anti-impérialiste et anti-colonialiste, trouvant une légitimité jusqu’auprès des mouvements de gauche en Occident, dont au Québec, surtout dans les années 1960 et 1970.
Et que propose al-Aswany pour guérir de ce syndrome?
Une « conscience vive pour résister au charisme et à l’idolâtrie – en somme, un scepticisme salutaire » qui permettrait à un peuple en pleine révolution de trier le bon grain de l’ivraie et d’échapper à ses pièges, dont la tentation autoritaire de ses dirigeant·es.
Les leçons à retenir de l’Histoire
En 2007, la journaliste et travailleuse humanitaire Sarah Chayes publiait The Punishment of Virtue, un compte-rendu d’un volet important de l’histoire de la libération de l’Afghanistan des griffes du régime des talibans par la coalition militaire occidentale. Elle y affirme que les rédactions refusaient de publier des reportages « négatifs » et préféraient les images des drapeaux américains flottant à Kandahar.
Cinq ans auparavant, Chayes, alors correspondante pour la radio publique américaine NPR, avertissait déjà des dangers du retour de la corruption et de la fort mauvaise idée de réhabiliter des chefs de guerre sanguinaires en les nommant dans des postes politiques névralgiques et en les transformant en des hommes d’affaires respectables. Une vieille démarche coloniale du même genre que celle décriée par Pierre Falardeau dans Le temps des bouffons!
C’est une fort mauvaise idée de réhabiliter des chefs de guerre sanguinaires en les nommant dans des postes politiques névralgiques.
J’ai pu témoigner moi-même, lors de mon passage en Afghanistan, des conséquences de cette odieuse politique et de cette corruption que nous entretenions au nom de la sacro-sainte realpolitik. Les gouvernements occidentaux ont ensuite mené le même type d’opération en Irak et en Libye, avec les résultats que nous connaissons aujourd’hui et qui étaient même connus à l’avance!
C’est pourquoi j’appréhende les prochains mois en Syrie. Déjà, Israël a commencé ses bombardements depuis le Golan, et je crains pour les Kurdes puisque Hayat Tahrir al-Cham a, selon toute vraisemblance, contracté une dette envers la Turquie d’Erdogan, hostile à cette communauté.
D’autant qu’on nous soumet déjà à un double standard en nous appelant à applaudir cette nouvelle révolution syrienne tout en nous enjoignant à condamner celles dans les pays du Sahel.
Espérons, cela dit, le scepticisme salutaire du peuple syrien.