« On ne va pas franciser 300, 400 000 personnes par année, c’est impossible », a affirmé Jean-François Roberge, ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration à l’Assemblée nationale jeudi, alors qu’il annonçait le réinvestissement de 10 millions $ en francisation.
À la fin octobre, des dizaines de classes de francisation offertes par les centres de service scolaires ont été coupées à la suite d’une annonce ministérielle. Puis, aujourd’hui, après des critiques sévères des acteurs du milieu, le ministre Roberge est revenu en arrière.
Après un revirement du ministre qu’il considère comme une victoire partielle, le porte-parole solidaire en matière d’immigration, de francisation et d’intégration, Guillaume Cliche-Rivard, a rappelé en point de presse que « les personnes immigrantes avaient été très vocales sur leurs droits de recevoir des services de francisation ».
Il a ajouté qu’il s’agissait « d’un premier très bon pas dans la bonne direction […], il y a un sentiment qu’on peut changer les choses ».
« L’annonce d’aujourd’hui est en fait un réinvestissement de l’argent coupé précédemment, mais seulement la moitié des élèves en francisation retrouveront leurs classes », déplore toutefois Guillaume Cliche-Rivard.
« On va pas creuser les questions de déficit », s’est défendu le ministre Roberge lors d’une mêlée de presse dans les couloirs de l’Assemblée nationale, alors qu’il avait justifié les coupes initiales en francisation par la nécessité de rééquilibrer le budget.
« J’arrive avec une solution à un problème. Il y a beaucoup trop de personnes sur le territoire québécois, spécifiquement les immigrants temporaires, qui ne parlent pas français. On tente de faire le plus possible avec l’argent que les Québécois nous donnent déjà, et on ne veut pas augmenter les taxes et les impôts. »
Le plus grand déficit de l’histoire du Québec survient après la plus importante réduction d’impôt jamais vue. En 2023, le gouvernement Legault a présenté un budget prévoyant un déficit de 11 milliards $. Entretemps, nos institutions comme le système de santé et le système scolaire subissent une pression financière et de main-d’œuvre sans précédent.
« Malgré cette pression, les immigrant·es n’ont jamais perdu espoir », a affirmé le député de solidaire Guillaume Cliche-Rivard.
Le cycle de l’austérité
Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), explique que la précarité d’institutions comme le système scolaire est attribuable à des budgets qui favorisent les personnes plus aisées en réduisant les impôts, au détriment de celles qui dépendent davantage des services publics.
« Le fait qu’on ait défiscalisé l’État et qu’on ait réduit les impôts a obligé la réduction des programmes », affirme le chercheur. « Une façon d’avoir de meilleurs programmes qui répondent mieux aux besoins de la population serait d’augmenter les impôts qu’on a baissés », ajoute-t-il.
« L’annonce d’aujourd’hui est en fait un réinvestissement de l’argent coupé précédemment, mais seulement la moitié des élèves en francisation retrouveront leurs classes. »
Guillaume Cliche-Rivard, QS
Ce n’est pas la première fois que le Québec, et plus largement le Canada, embrassent des politiques d’austérité. « Dès qu’on baisse les impôts, on se retrouve avec des problèmes budgétaires. C’est ce qu’on appelle le cycle d’austérité à l’IRIS », confie Guillaume Hébert.
Le député du NPD Alexandre Boulerice a récemment affirmé lors d’une allocution que « ce n’est pas la faute des immigrants fraîchement arrivés si les gouvernements n’ont pas investi dans les infrastructures depuis trente ans ».
Un parcours difficile
« J’ai essayé de m’adapter à la culture québécoise et à la nouvelle réalité d’immigrante », explique Natalia Gomez, qui a récemment écrit un article sur son expérience avec les classes de francisation.
Mais elle trouve son parcours de plus en plus difficile. « À un certain stade, les classes sont répétitives, et chères sans les fonds gouvernementaux, même en travaillant au salaire minimum », dit-elle. « Les cahiers de cours sont désuets; même les professeurs le disent », raconte-t-elle.
Elle a donc choisi de ne pas continuer ses cours de francisation. « J’ai plutôt choisi d’apprendre par moi-même. Je veux continuer de m’intégrer dans la culture, et apprendre comment m’exprimer dans la langue québécoise », affirme-t-elle.