Il n’y a pas de racisme à l’Assemblée nationale

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Il n’y a pas de racisme à l’Assemblée nationale

Combien de fois faut-il répéter le même mensonge avant de le croire?

Tout le monde connaît très bien les revendications des manifestant·es qui ont pris les rues pendant la rencontre de l’OTAN à Montréal. Ça fait plus d’un an que nous dénonçons la complicité du Canada avec le génocide en cours à Gaza. Nous demandons la fin des actions criminelles de l’État d’Israël et de l’impunité de ses complices.

Mais Poilievre agite le spectre de la haine et tourne le monde sur sa tête : nous sommes une horde antisémite au service du Hamas. Une quidam a tenu des propos inacceptables la veille, que va faire le premier ministre pour écraser toute opposition à la plus puissante alliance militaire au monde?

Les médias entrent dans le cirque, le gouvernement avec. Oublions que le pays soutient financièrement et politiquement un criminel de guerre présumé.

Il n’y a pas de racisme à l’Assemblée nationale

J’ai l’habitude d’être du mauvais côté du discours public. Les médias de masse, ceuzes qui ont des moyens, partagent rarement ma vision du monde. Plus souvent qu’autrement, les idées, les mouvements auxquels j’adhère sont représentés d’une façon caricaturale, voire méprisante. Je dirais même que j’ai appris très tôt à me reconnaître dans ce mépris.

J’avais à peine douze ans pendant le Sommet des Amériques à Québec. Pendant la semaine qui a précédé, je regardais chaque soir Gilles Gougeon expliquer à Radio-Canada les tenants et les aboutissants des négociations, présenter les mesures de sécurité en place, l’arsenal militaire qui sera déployé contre la population civile, les arrestations préventives.

Quelle chance de pouvoir dire tout ce qu’on veut dans l’espace public, sans crainte de représailles!

À douze ans, j’ai regardé en boucle la police faire son œuvre violente pour protéger l’élite de tout l’hémisphère réunie pour parler affaires dans un hôtel de luxe fortifié. La population de la ville se faisait gazer à tour de bras, des lacrymos se retrouvaient dans des appartements. J’étais confuse quand les commentateur·trices ont commencé à parler de « casseurs professionnels » et à demander aux porte-paroles de dénoncer la violence. Je me souviens que je trouvais ça injuste.

Ça a été la même chose pendant la grève étudiante de 2005, les manifestations pro-palestiniennes en 2006, Occupons Montréal en 2011, la grève étudiante de 2012, à chaque édition de la manifestation contre la brutalité policière, chaque manifestation anti-raciste, et même lors des contre-manifestations pendant les marches anti-trans.

Chaque fois, le même manège : une population opprimée est moquée dans les médias et réprimée violemment dans les rues. Si des personnes résistent, les politiciens appellent à une escalade de la violence policière, jusqu’au silence de l’opposition.

Il n’y a pas de racisme à l’Assemblée nationale

En démocratie, il y a des façons de faire connaître son désaccord. On peut écrire une lettre ouverte, faire une pétition, organiser une marche. On peut même aller voter. L’expression de ses opinions, c’est la prérogative du peuple.

L’exercice du pouvoir, en revanche, c’est l’affaire du gouvernement et des compagnies. Et les deux, opinion et pouvoir, ne se mélangent pas. On peut s’opposer à un projet ruineux sur le plan économique et écologique, mais on ne peut pas l’empêcher. Il n’y a que le gouvernement et la compagnie pour faire ça.

Pas de pouvoir, mais la liberté d’expression. Quelle chance de pouvoir dire tout ce qu’on veut dans l’espace public, sans crainte de représailles! On peut faire connaître notre désaccord quant à une pièce de théâtre sans se faire accuser de censure par ceuzes qui tiennent tribune à longueur de semaine. On peut pratiquer son art, libre de harcèlement.

L’expression de ses opinions, c’est la prérogative du peuple.

Mais le mieux, c’est encore de se faire élire. Quand on siège pour sa circonscription, quand on a le soutien d’un parti soucieux des intérêts populaires et l’oreille de ses pairs élus, on peut vraiment dire ce qui nous importe. On peut prendre le pouls de ses concitoyen·nes et porter leurs préoccupations. C’est la meilleure façon de se faire entendre.

Les député·es de l’Assemblée nationale, par leur légitimité, ont beaucoup de licence dans leur prise de parole publique. Le respect qu’inspire leur fonction les protège des humeurs changeantes de l’opinion, et illes peuvent en conséquence se concentrer sur des enjeux de fond, faire preuve d’un peu plus de courage que la moyenne.

Et les paroles de tou·tes les élu·es sont entendues avec l’égard qui leur est dû, puisqu’il n’y a pas de racisme à l’Assemblée nationale.