Les représentant·es de 175 pays, réuni·es en Corée du Sud, tentent cette semaine de s’entendre sur un traité pour lutter contre la pollution plastique. Mais tous ne sont pas égaux face à ce fléau, alors que des pays comme le Canada ont pris l’habitude d’envoyer leurs poubelles vers le Sud global. C’est contre cela que se bat une jeune Indonésienne qui ne manque pas de culot.
Aeshnina Azzahra vit à 15 000 km du Québec, mais cette adolescente connait plusieurs marques typiques des supermarchés de la Belle Province, comme le Choix du Président, Miss Vickie’s ou encore les pommes de terre Mamzells. Elle n’a goûté à rien : elle a simplement ramassé des emballages portant ces noms près de chez elle, parmi des déchets envoyés du Canada à l’Indonésie.
« J’ai même trouvé ce truc vraiment bizarre, est-ce que c’est bon? » demande en montrant des sachets de riz Uncle Ben’s celle qui porte toujours un hijab noir, comme bien des femmes de l’île de Java. « On ne mange jamais de riz en sachet ici, mais j’en ai trouvé tellement que je connais toutes les saveurs! »
Depuis son enfance, « Nina » vit dans un environnement pollué par les déchets plastiques, de la rivière où elle aime jouer jusqu’à l’air qu’elle respire dans son village, Wringinanom.
Dans cette campagne située à moins d’une heure de Surabaya, la grande ville de l’est de Java, de nombreuses usines de recyclage traitent à bas coût du papier usagé venu des pays du Nord. Puisqu’il existe une tolérance à la contamination (jusqu’à 2 % de ce qui se trouve dans chaque conteneur), les exportateurs en profitent pour glisser des déchets plastiques de faible valeur, qu’il n’est pas rentable pour les usines occidentales de recycler.

« Sachant que trois millions de tonnes de papier arrivent en Indonésie chaque année, cela fait beaucoup de plastique, sans compter que la norme légale n’est pas toujours respectée », note la mère de Nina, Daru Setyorini, qui a cofondé l’association de conservation écologique Ecoton et a transmis sa passion à sa fille.
Cela s’ajoute aux quelque 260 000 tonnes de plastique « officiellement » importé pour recyclage chaque année, qui doit être propre et trié.
Des montagnes de plastique au milieu des volcans
Le problème a pris des proportions hallucinantes dans les dernières années, alors que plusieurs villages indonésiens se retrouvent ensevelis sous le plastique. Des résidents vont récupérer de grandes quantités d’emballages dans les usines de papier et les ramènent chez eux pour les trier. Ce qui ne peut être recyclé est jeté dans la nature ou vendu comme combustible.
« Près d’ici, une fabrique de tofu brûlait du plastique non recyclable pour faire cuire ses produits, parce que ça revient moins cher que le bois », raconte Nina. « On mange ce tofu, et les poules mangent les cendres qui tombent au sol. » Une étude menée sur des œufs d’un village de la région a trouvé des niveaux de dioxine (un contaminant pouvant causer cancers et malformations congénitales) 70 fois supérieurs aux normes européennes.
C’est contre cela que Nina se bat depuis des années, aussi bien en préparant des ateliers de sensibilisation pour les jeunes de son école qu’en interpellant les leaders mondiaux.

Son premier geste militant fut d’envoyer une lettre au président américain Donald Trump lors de son premier mandat, alors qu’elle n’avait que douze ans, pour lui demander d’arrêter les exportations. « J’ai reçu une réponse de son équipe deux mois plus tard, qui me disait “désolé”, mais me conseillait de me tourner vers mon propre gouvernement. Comme si c’était de notre faute si on reçoit leurs déchets… »
Les autorités locales ont quand même bougé un peu, notamment l’an dernier en faisant fermer et nettoyer un important « village de plastique » après que quelques médias internationaux y aient suivi Nina. Cela vaut à cette dernière de mauvaises relations avec les villageois·es qui gagnent leur vie grâce au recyclage. « Maintenant, ils se cachent davantage, ils ne font pas tout ça au même endroit, mais dans des lieux éparpillés », explique sa mère.
On le constate en allant faire un tour dans la plaine avoisinante, parsemée de bâtiments industriels anonymes, où percent au loin de majestueux volcans. Alors que nous empruntons un chemin bordé de bananiers, une montagne de plastique apparait devant nous, paraissant sortir d’un vieux hangar.

Lulu, la gérante, nous laisse entrer dans cette installation ouverte depuis 2021 : neuf camions apportent du plastique chaque jour, à raison de cinq tonnes chaque. Les quatre employés fouillent dans ces déchets pour trouver un peu de plastique translucide qui est revendu pour 3500 ou 4500 roupies (0,30 à 0,40 $) du kilo, afin d’être transformé en sacs.
Le reste? « Nous n’avons pas de marché pour le revendre, alors ça s’accumule », confesse Lulu.
Sur place, pas trace de déchets canadiens cette fois-ci, mais des emballages venus des États-Unis, d’Italie ou d’Australie.
Silence du Canada
Dans les faits, le plastique importé représente une pollution moindre que celle due à la consommation courante des Indonésien·nes – très mal gérée, elle finit en grande partie dans l’environnement, ce qui fait de l’archipel de 277 millions d’habitant·es le deuxième contributeur mondial à la pollution plastique des océans, après la Chine. Mais selon Nina, les pays occidentaux « ajoutent au problème » alors qu’ils disposeraient de suffisamment de ressources pour gérer leurs déchets.
La jeune femme a écrit à d’autres gouvernements, des Pays-Bas à l’Australie, pour leur demander de garder leurs ordures chez eux. Et même à Steven Guilbeault, le ministre canadien de l’Environnement, qu’elle a croisé par hasard dans la rue à Ottawa en avril alors qu’elle était invitée à prendre la parole lors des négociations pour un traité mondial sur la pollution plastique. « Il ne m’a pas répondu », regrette-t-elle.
Pendant ce temps, les exportations de déchets plastiques du Canada ne cessent d’augmenter depuis 2019. Toutes destinations confondues, elles ont totalisé 202 000 tonnes en 2023. Depuis quelques années, ces exportations se font toutefois de moins en moins vers les pays non membres de l’OCDE, et de plus en plus vers les États-Unis.
De son côté, l’Indonésie entend mettre fin à ses importations de plastique en 2025 et resserrer les contrôles sur celui qui se faufile dans le papier. Mais comme le notait dès 2020 un rapport d’Interpol sur le trafic de déchets, suite à de telles décisions, « il est très probable que le commerce des déchets plastiques continuera à s’adapter et redirigera les chargements vers de nouveaux pays vulnérables ».

Toutes les organisations écologistes le disent : la première chose à faire pour combattre la pollution plastique est de diminuer la production. Ce sera l’enjeu principal de la dernière ronde de négociations du traité sur la pollution plastique, qui s’ouvre ce lundi à Busan, en Corée du Sud. Pour l’instant, quelques pays producteurs de pétrole et une armée de lobbyistes bloquent cet objectif – et même certaines voix considérées comme progressistes : Steven Guilbeault a ainsi estimé en avril qu’il serait trop compliqué d’y arriver.
À Busan, Nina sera là et exposera ses créations : des poupées de bébés qui nagent dans le plastique, symbolisant une contamination qui s’infiltre jusque dans les corps. D’après une étude publiée cette année, les Indonésien·nes sont les habitant·es de la planète qui ingèrent le plus de microplastiques. Avec quels impacts sur leur santé à long terme? Nul ne le sait encore…