« Chaque démantèlement viole les droits de la personne » : des organismes demandent un moratoire

Des personnes en situation d’itinérance logeant sur la rue Notre-Dame doivent quitter les lieux avant le 1er décembre sous la pression de la Ville.

Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
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Alors que les refuges débordent, des personnes en situation d’itinérance logeant dans un campement sur la rue Notre-Dame, dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, ont reçu un avis d’éviction émis par le ministère des Transports après des pressions par l’arrondissement, les obligeant à quitter les lieux avant le 1er décembre. Des organismes communautaires demandent un moratoire sur cette pratique jugée « inhumaine ».

Le ministère des Transports et de la Mobilité durable, propriétaire des terrains occupés, avait donné des avis d’éviction aux campeur·euses pour qu’iels partent avant ce jeudi 21 novembre. À la suite d’une intervention de la Clinique juridique itinérante, les campeur·euses auront finalement jusqu’au 1er décembre pour quitter les lieux.

Le ministère affirme agir en réponse à des avis d’infraction émis par l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, motivés par des « nuisances » signalées dans le secteur.

Déplacée et redéplacée

Même reporté, le démantèlement du campement Notre-Dame inquiète les personnes qui y logent et les organismes qui leur viennent en aide.

Pivot a parlé à Émeline (nom fictif), qui est en situation d’itinérance depuis son adolescence et qui loge au campement Notre-Dame depuis le mois d’août. Elle s’y est retrouvée après avoir été déplacée du parc voisin, où elle vivait dans sa tente depuis mars.

Émeline rapporte que la Ville de Montréal et le Service de police lui auraient dit, lors du démantèlement de mars, qu’elle ne serait pas déplacée à nouveau après avoir mis sa tente non loin du parc, donc sur la rue Notre-Dame.

Elle explique aussi qu’après chaque démantèlement, très peu de services lui sont proposés et que, pour sa part, elle refuse d’aller en refuge parce qu’en tant que femme, elle ne s’y sent pas en sécurité.

Ressources insuffisantes

« Il y a plusieurs personnes pour qui ce n’est juste pas accessible, ces ressources d’urgence là », confirme Jérémie Lamarche, organisateur communautaire au Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM).

« On pense aux personnes qui consomment, aux personnes qui ont des animaux, aux personnes en couple qui veulent rester en couple ou aux personnes de la communauté LGBTQ+ », détaille-t-il.

Les organismes du milieu constatent aussi que les lieux d’hébergement débordent : les personnes évincées de leur campement n’ont donc souvent pas d’autre choix que d’aller camper à nouveau ailleurs.

« Toutes les ressources débordent. Le CAP Saint-Barnabé [un organisme situé dans le secteur] refuse entre 60 et 70 personnes par jour », illustre Jérémie Lamarche.

« Donc on peut bien vouloir référer des gens, essayer de les déplacer, les amener ailleurs, mais quand on démantèle, on remet une personne à la rue, dehors de dehors, en lui enlevant son stock, ses repères, son lieu d’habitation. »

Isolé·es

Les démantèlements successifs de campement forcent aussi les personnes itinérantes à s’isoler et à s’installer dans des lieux retirés pour éviter d’être repérées – ce qui met leur sécurité à risque.

« Un démantèlement, ça veut seulement dire repartir à zéro et aller essayer de trouver un autre endroit plus caché », s’inquiète M. Lamarche.

« Être obligé d’aller se cacher, ça a plusieurs conséquences, notamment sur la santé et possiblement même la vie des personnes. En étant isolé, si personne ne sait qu’on est là, s’il arrive une urgence, une surdose, un feu, il n’y a personne pour nous aider, pour répondre rapidement. »

« Et bien évidemment, ça coupe les liens entre les organismes communautaires et les personnes qui avaient peut-être pu commencer des démarches sachant où elles habitaient dans l’espace public. »

Moratoire demandé

Pour toutes ces raisons, en conférence de presse mercredi matin, une coalition d’organismes communautaires a demandé de mettre fin aux démantèlements de campements.

« On demande un moratoire sur les démantèlements de la façon que c’est fait en ce moment », pose Martin Pagé, directeur général de l’organisme Dopamine, en entrevue avec Pivot. « Plusieurs villes canadiennes se sont dotées de différentes stratégies, dont ne pas démanteler quand il n’y a pas d’alternative au camping à offrir. »

« Il faut rappeler qu’aucun démantèlement n’est humain », insiste Jérémie Lamarche. « Chaque démantèlement viole les droits de la personne, comme le dit la défenseure fédérale du logement. »

« Même si ça se fait soi-disant avec humanité, avec des personnes de [l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale] EMMIS par exemple, il reste que la personne est forcée de se déplacer. »

« L’idée, c’est de travailler avec les campeurs, comme l’indique le rapport de la défenseure fédérale », propose Martin Pagé, « de travailler avec les campeurs [pour voir] quels seraient leurs besoins et leurs alternatives en attendant qu’il y ait des options plus valables pour eux. »

« C’est aussi de s’attaquer aux causes qui créent et qui maintiennent l’itinérance », ajoute Jérémie Lamarche. « On pense à la crise du logement. On pense à l’aide sociale qui est absolument insuffisante – c’est 807 $ pour une personne par mois. C’est complètement impossible de se trouver un logement sur le marché privé avec cette somme-là. »

« Puis si on a la chance de pouvoir faire toutes les démarches pour être sur une liste d’attente de logement social, ça peut prendre cinq, sept ou dix ans avant d’y avoir accès. »

« C’est complètement ridicule », lâche-t-il.

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