La mairesse Valérie Plante a créé la surprise en annonçant qu’elle ne serait pas candidate à la mairie en 2025 – contrairement à ce qu’elle affirmait encore quelques semaines plus tôt. Or, rapidement, l’étonnement a fait place à la spéculation au sujet de la personne qui prendra sa place, braquant les projecteurs sur la succession qui devra s’organiser au sein du parti de la mairesse, Projet Montréal, de même que sur la course à la chefferie d’Ensemble Montréal, principal parti d’opposition à l’Hôtel de Ville.
Or, cette décision a un impact beaucoup plus profond sur l’élection de l’an prochain : elle change complètement la donne, que ce soit du côté des défis à relever pour les candidat·es qui se trouveront sur la ligne de départ ou de celui des opportunités qui se révèlent.
Offrir des solutions nouvelles à des vieux problèmes
Nous aurons l’occasion de revenir une autre fois sur le bilan de Valérie Plante (il lui reste tout de même un an en poste). Toutefois, en tant que première magistrate, on l’associe – à tort ou à raison – à un certain nombre de difficultés que connaît la métropole : crise de la consommation de drogues, hausse marquée de l’itinérance, augmentation du sentiment d’insécurité, pénurie de logements abordables, etc. Et, bien sûr, le grand nombre de chantiers et les cônes orange qui les accompagnent.
Ces enjeux sont certes le lot d’à peu près toutes les grandes villes nord-américaines, voire occidentales, et certains précèdent même l’entrée en poste de la mairesse (je pense n’avoir connu aucune course à la mairie où l’on n’a pas parlé de propreté, d’état de la chaussée ou d’embouteillages). Or, ils seront légués à la prochaine personne à occuper les plus hautes fonctions, de telle sorte qu’on attendra des propositions claires pour leur résolution. Par-delà les visions structurantes pour l’avenir de la ville, cela constituera le principal test d’éligibilité.
Jusqu’où faudra-t-il se distancer de la vision et des méthodes de l’administration actuelle pour avoir des chances?
Autrement dit, il faudra que les candidat·es se définissent par rapport au bilan de Valérie Plante, sans toutefois avoir cette dernière comme adversaire. Et pour la personne qui dirigera Projet Montréal, cela comporte une part de risque – vu l’association naturelle avec l’administration sortante –, mais également une chance de renouveler le message, d’offrir une direction nouvelle qui pourrait marquer une différence par rapport aux huit dernières années.
En 2025, la dynamique à Montréal pourrait ressembler à la course à la mairie de Québec en 2021 : le retrait de Régis Labeaume a permis au débat de se décentrer de la personnalité colorée de l’ancien maire et de faire émerger de nouvelles figures qui ne se seraient pas présentées autrement. Mais en fin de compte, bien que la dauphine de Labeaume, Marie-Josée Savard, ait perdu l’élection par environ 700 voix, le vainqueur, Bruno Marchand, a jusqu’ici dirigé la ville dans le sillage de son prédécesseur, sans opérer de rupture significative.
Les enjeux de Projet Montréal
Le parti au pouvoir se cherche une nouvelle figure de proue.
Après deux mandats, il ne manque pas de personnes qui ont acquis l’expérience du pouvoir et une certaine visibilité – bien que, solidarité exécutive oblige, ces gens ont évolué dans un cadre défini par la mairesse et sa garde rapprochée. La course à venir leur donnera l’occasion de révéler leur style et leur vision.
Déjà, différents noms ont circulé : Luc Rabouin, Robert Beaudry, Benoit Dorais, Émilie Thuillier, Laurence Lavigne Lalonde ou Gracia Kasoki Katahwa. J’ajouterais également quelques noms qui n’ont pas circulé pour le moment, mais qui ont certainement le calibre nécessaire pour la mairie : Caroline Bourgeois, Ericka Alneus et Despina Sourias. Or, toutes ces personnes siègent présentement au comité exécutif de la Ville et sont associées étroitement à la mairesse Plante : c’est le revers de l’expérience.
L’élection de 2025 pourrait donner lieu à un débat politique plus prononcé que précédemment, quand les figures plutôt que les propositions politiques avaient retenu l’attention.
La grande question : jusqu’où faudra-t-il se distancer de la vision et des méthodes de l’administration actuelle pour avoir des chances de conserver la mairie? Et, par le fait même, à quel point la route de la victoire passe-t-elle par une candidature issue de l’extérieur du parti?
La course à la chefferie de Projet Montréal risque donc d’être fortement structurée par deux préoccupations qui pourraient être contradictoires : la nécessité de faire du neuf et celle de plaire à la base militante. Ce n’est pas une conjugaison impossible, plutôt un chemin de crête.
Du côté d’Ensemble Montréal
Le parti de l’ancien maire Denis Coderre est en position d’opposant naturel, vu son nombre d’élu·es, sa structure et son implantation. Toutefois, l’ombre du chef fondateur continue de planer, ce qui a nui à la capacité des élu·es du parti de se faire connaître sur leurs propres bases, pour une vision qui leur est propre.
Ce déficit de notoriété se double d’une certaine vacuité idéologique : Ensemble Montréal s’est essentiellement défini, ces dernières années, comme l’anti-Projet Montréal. Or, une vision négative ne suffit pas à susciter l’enthousiasme.
En témoigne le peu d’enthousiasme que suscite la course à la chefferie du parti, lancée le 15 octobre et devant prendre fin le 16 février. Jusqu’à maintenant, une seule candidature, celle de l’agent immobilier Younes El Moustir, s’est manifestée… avant d’être rejetée à deux reprises par le comité électoral du parti.
Il est certain qu’à première vue, peu de gens se précipiteraient dans une course à la direction d’un parti mal connu et portant une lourde dette héritée des deux précédentes élections.
Si nous pouvons identifier les principales balises de la course à la mairie, il demeure un très grand espace d’incertitude.
Qui plus est, la marge de manœuvre politique est moins grande qu’il n’y paraît. Par son travail d’opposition des dernières années, le parti s’est vu obligé de se définir par rapport aux valeurs de Projet Montréal : accès au logement, mobilité, environnement. Dans tous les cas, les objectifs globaux portés par Valérie Plante n’ont jamais été vraiment contestés. C’est plutôt sur des questions de mise en application, voire de compétence, que les critiques de l’opposition ont été formulées.
Autrement dit, pour avoir des chances de survie électorale, il semble que tout parti ou individu voulant prendre les rênes de la Ville doive signifier son engagement pour une certaine idée de justice sociale, de transition écologique et de développement du transport. La différence, finalement, ne serait que du côté de la manière ou de la vitesse à laquelle les changements sont opérés – plus vite et plus loin par-ci, plus doucement et plus modestement par-là.
Nouvelles balises, nouvelles candidatures?
Que ce soit du côté des candidatures à la chefferie des deux principaux partis municipaux ou de celui de possibles nouveaux partis, des figures qui n’auraient pas voulu se confronter à la mairesse sortante ou « diviser le vote », à droite comme à gauche, peuvent maintenant considérer leurs chances sous un nouveau jour.
Ainsi, il se crée un espace pour une personne qui voudrait faire changer de cap à la métropole – que ce soit au plan du développement économique, de la sécurité ou de la fluidité automobile (si une telle chose est possible dans un contexte d’augmentation du nombre de voitures) – mais qui ne voudrait ni se lier aux reliquats de l’ère Coderre ni porter l’ensemble des principes de Projet Montréal.
Comme Mélanie Joly l’avait fait en 2013, en somme, avec un succès surprenant vu sa faible notoriété initiale (rappelons qu’elle était arrivée à moins de 6 % de la première place).
Une candidature issue du milieu des affaires ne trouverait que peu d’appui dans les quartiers centraux. La dernière fois que la chambre de commerce a « choisi son candidat », c’était en 2013 avec Marcel Côté… qui a terminé quatrième avec moins de 13 % du vote.
Une candidature issue de Québec ou d’Ottawa devrait naviguer hors des eaux tumultueuses de ses affiliations politiques, alors qu’aucun parti n’est hégémonique sur le territoire de la ville. Et on imagine peu de gens qui, en raison de leur pouvoir d’attraction, seraient en mesure d’apporter une vague militante dans leur sillage. En joignant un parti existant, la base militante s’y trouve déjà pour l’essentiel; en fondant un nouveau parti, il est difficile de susciter des défections chez les autres.
Il se crée un espace pour une personne qui voudrait faire changer de cap à la métropole.
De leur côté, les candidat·es des tiers partis de la dernière élection, Balarama Holness et Gilbert Thibodeau, ont démontré leur inaptitude politique – le premier en faisant des promesses douteuses au plan constitutionnel (faire de Montréal une cité-État) et en aliénant les francophones, le second en s’acoquinant avec certaines mouvances conspirationnistes et COVID-sceptiques et en reprenant un discours conservateur identitaire qui se trouve aux antipodes de la sensibilité métropolitaine.
Il reste donc le milieu journalistique, culturel, caritatif ou associatif. Jusqu’à maintenant, le nom de Claude Pinard, président de Centraide du Grand Montréal, a été évoqué : voudrait-il se joindre à l’une ou l’autre des formations en place ou faire comme Bruno Marchand (lui-même ancien président de Centraide à Québec) et fonder son propre parti?
Dans l’ensemble, si nous pouvons identifier les principales balises de la course, il demeure un très grand espace d’incertitude. L’élection de 2025 nous réserve donc probablement quelques surprises… mais elle pourrait également donner lieu à un débat politique plus prononcé que lors des précédents rendez-vous électoraux, où ce sont les figures plutôt que les propositions politiques qui ont retenu l’attention.
Pour l’instant, aucun sauveur, aucune sauveuse n’est à l’horizon. Et c’est une bonne nouvelle.