Adèle Surprenant Journaliste indépendante
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La montée des eaux en Méditerranée menace de submerger une partie de la deuxième ville d’Égypte. Mais les mesures d’atténuation des risques mises en place par les autorités, couplées aux ambitieux projets de développement du gouvernement d’Abdel Fattah al-Sissi, se font au détriment d’une partie de ses six millions d’habitant·es.

L’appel à la prière du vendredi midi n’a pas encore résonné quand Moustapha s’apprête à rentrer chez lui. Depuis quatre décennies, il prend le large chaque jour au petit matin, pour revendre ensuite le fruit de sa pêche au marché de poisson local.

Après les dépenses du quotidien, ce qu’il reste de son maigre revenu va à l’éducation de ses deux filles, à qui il projette un meilleur avenir, à l’abri des flots. « La mer prend tout, elle a pris ma jeunesse. »

Ses vieux jours aussi, la mer risque de s’en emparer : sous l’effet des changements climatiques, la mer Méditerranée devrait monter d’un mètre d’ici à 2050, d’après les prévisions du groupe des experts sur le climat de l’ONU (GIEC). Un tiers de la ville d’Alexandrie pourrait être inondée, entraînant le déplacement forcé d’au moins 1,5 million de personnes et la perte de 195 000 emplois.

L’Égypte est aussi confrontée à des chaleurs extrêmes, des pluies torrentielles, des sécheresses, l’érosion de ses côtes et la salinisation des terres agricoles due à la montée des eaux en Méditerranée.

Perdre le cap

Pour tenter de limiter l’érosion des côtes, les autorités ont installé progressivement, au cours de la dernière décennie, des brise-lames en béton sur la côte d’Alexandrie.

Ceux-ci ont aussi pour effet de repousser les poissons vers le large. Résultat : la pêche est de plus en plus ingrate, et la paie aussi, admet Moustapha, en dépit de la fierté qui filtre à travers le verre épais de ses lunettes. Le pêcheur est sans appel : « les poissons se sont enfuis ».

« Il faut aller de plus en plus loin, creuser de plus en plus profondément sous l’eau pour trouver du poisson », confirme Ahmed Fouad, architecte et conférencier à l’Université américaine du Caire. « Les bateaux utilisés traditionnellement à el-Max ne sont pas adaptés à ce type de pêche », ajoute-t-il, en pointant du doigt les barques amarrées au petit port du quartier de l’ouest alexandrin.

Construit autour d’un canal reliant le lac Mariout à la Méditerranée, el-Max est l’une des trois dernières « sociétés maritimes » d’Égypte. Ici, le mode de vie et l’économie tout entière tournent autour de la pêche. Les emplois, les transports et même les mariages se célèbrent sur l’eau, ressource-phare de la ville côtière, qui accueille le principal port du pays.

« Si le poisson disparaît, c’est tout le quartier qui va mourir », expose Ahmed Fouad.

Aujourd’hui, sur les étals du marché d’el-Max, les maigres et les tilapias exhibés à la vente proviennent principalement des fermes piscicoles du Nil, constate-t-il à regret.

Ambitions dévorantes

Les conséquences des changements climatiques et des mesures d’atténuation du risque adoptées par les autorités ne sont pas les seuls facteurs qui menacent d’engloutir el-Max.

En avril 2020, prétextant protéger les habitant·es des risques d’inondations, le gouvernement a ordonné la destruction d’un tiers du quartier, contraignant 1500 familles à être relogées. Les déchets et les herbes folles ont remplacé les 228 maisons colorées bordant autrefois le canal, qui vaut à el-Max la réputation de « Venise du Moyen-Orient » – surnom prémonitoire, vu la promesse de leur destin similaire.

Car si l’inondation guette bel et bien la côte, la protection des riverain·es n’est pas réellement la priorité : en 2015, le gouvernement annonçait le projet du Grand Port d’Alexandrie, visant à connecter les ports d’el-Dekheila, à l’ouest, à celui d’Alexandrie, à l’est. Entre les deux, el-Max.

Actuellement, les démolitions sont à l’arrêt et les habitant·es déplacé·es ont, pour l’instant, été relogé·es dans de nouvelles constructions avoisinantes. Un peu plus loin des rives, mais toujours sur le tracé du futur port. « Où vont aller les habitants? » s’inquiète Ahmed Fouad, convaincu que la dépendance à la mer les gardera ancrés à el-Max aussi longtemps que possible.

« Exploiter le port est essentiel pour le pays et nous ne pouvons pas l’éviter », reconnaît quant à elle Rawda Abdelhady, directrice de la Fondation Raquda, qui œuvre notamment à la préservation du patrimoine matériel et immatériel d’el-Max. Elle enjoint par ailleurs les autorités à réfléchir sur « la manière dont on peut réutiliser le territoire d’el-Max à l’intérieur de ce projet d’importance nationale, en considérant l’aspect humain et les changements climatiques ».

Et demain?

Les méga-projets comme celui du Grand Port d’Alexandrie se multiplient depuis l’arrivée au pouvoir du général al-Sissi, à la suite du coup d’État de 2013 et à son élection de 2014. Une ruée vers la « modernité » qui a déjà entraîné la destruction de plusieurs zones historiques en Égypte, et avec elles des moyens de subsistance de leurs habitant·es.

Le développement est d’ailleurs au centre de la stratégie nationale sur le changement climatique, annoncée en 2022.

La même année, le pays accueillait la COP27, en marge de laquelle des militant·es écologistes et membres de la société civile étaient fortement réprimé·es.

L’un d’entre eux, rencontré dans un bureau déserté de la capitale, s’interroge sur la capacité du gouvernement à mettre en place sa stratégie d’adaptation, dans un pays où la vulnérabilité aux changements climatiques semble décuplée par le déclin du pouvoir de la société civile. « Alexandrie se noie, et pendant ce temps tout ce qu’on fait, c’est ramasser des déchets sur la plage », s’indigne le militant, qui a tenu à garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

Malgré son engagement à réduire sa contribution aux changements climatiques d’ici 2050 et le budget de 344 milliards $ US prévu à cette fin, le gouvernement continue d’investir massivement dans le pétrole et le gaz.

La 29e Conférence de l’ONU sur le climat (COP29) se tiendra du 11 novembre au 22 novembre prochain à Bakou, en Azerbaïdjan. Pendant ce temps, à el-Max, on continue d’attendre le naufrage, impuissant.

Ce reportage a été rendu possible grâce au soutien financier de Sony France.

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