Bifan Sun Journaliste · Pivot
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Devant la Commission sur l’ingérence étrangère, des représentant·es de la communauté chinoise au Canada réitèrent que l’enquête ne doit pas se faire au détriment de la communauté. Le sénateur Yuen Pau Woo pointe une « frénésie » autour de l’ingérence étrangère qui mène les autorités et les médias à cibler injustement des personnes chinoises sans fournir de preuves solides, menaçant leurs droits fondamentaux en plus de semer insécurité et division autour d’elles.

Lors d’une série d’audiences publiques de la Commission sur l’ingérence étrangère, qui vient de se conclure à la fin octobre, des représentant·es de la diaspora chinoise ont exprimé leurs préoccupations quant aux répercussions de l’enquête en cours sur l’ingérence étrangère dans les processus électoraux et les institutions démocratiques au niveau fédéral.

La Commission a été créée par le gouvernement du Canada en septembre 2023 afin d’examiner les nombreuses allégations d’ingérence étrangère soulevées notamment par des autorités fédérales comme la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et par divers médias. La commissaire Marie-Josée Hogue présentera son rapport final d’ici la fin de l’année.

En audience, Wawa Li, membre de la communauté chinoise montréalaise, déplore que des accusations hâtives et non justifiées ont été lancées contre des personnes et des groupes qui en paient aujourd’hui le prix.

Elle affirme que la manière dont l’enquête et les débats ont été menés menace l’existence même d’organismes et d’institutions au service des membres vulnérables de la communauté chinoise. Elle dénonce aussi la « chasse aux sorcières » ciblant les figures politiques et les universitaires d’origine chinoise.

En entrevue, elle insiste : « S’il y a de l’ingérence étrangère, on veut que le gouvernement la gère en bonne et due forme, mais ça ne doit pas se faire au détriment de la communauté. »

« La perspective que j’ai apportée à l’audience a été complètement marginalisée dans la conversation », affirme Wawa Li. « Malgré le fait qu’elle n’a pas été beaucoup représentée, elle n’est pas moins présente, elle n’est pas moins importante. »

« On demande d’être inclus dans la conversation. On demande que la communauté soit considérée comme victime de ces enquêtes. »

Wawa Li

En effet, plusieurs figures politiques et groupes de défense de la communauté chinoise au Canada avaient sonné l’alarme sur le caractère raciste de l’enquête en cours et des discussions qui l’entourent, dont le sénateur indépendant Yuen Pau Woo.

« Une grande partie de l’attention s’est portée sur l’ingérence de la Chine et a injustement ciblé de nombreux membres de la communauté chinoise », dit-il en entrevue.

Il souligne une « frénésie » autour de l’ingérence chinoise, alimentée par une mentalité présentant la Chine comme une menace majeure pour le Canada. « On est tellement enclin à chercher à l’extérieur la cause des problèmes de notre société qu’on a utilisé l’influence et l’ingérence étrangères comme le prisme à travers lequel on tente de résoudre les problèmes. »

Le sénateur Woo se dit contre toute forme d’ingérence étrangère, mais craint que « des réactions excessives et des allégations fallacieuses fassent en réalité plus de mal que de bien ».

Un écosystème endommagé

Engagée dans plusieurs groupes et organismes de la communauté du quartier chinois de la métropole, dont le Service à la famille chinoise du Grand Montréal (SFCGM), Wawa Li témoigne que les enquêtes menées par la GRC ont causé des dommages à l’écosystème de la communauté.

En mars 2023, la GRC a révélé aux médias que deux organismes au Québec, prétendument des « postes de police chinois », faisaient l’objet d’une enquête : le Service à la famille chinoise et le Centre Sino-Québec de la Rive-Sud (CSQRS) situé à Brossard.

Malgré le droit à la présomption d’innocence, les deux organismes se sont aussitôt fait couper des millions de dollars de subventions gouvernementales et ont dû réduire considérablement leurs services et leur personnel.

Par crainte d’être associé·es aux présumés « postes de police chinois », des membres de la communauté sont désormais réticent·es à fréquenter ces organismes, même pour des besoins vitaux.

« S’il y a de l’ingérence étrangère, on veut que le gouvernement la gère en bonne et due forme, mais ça ne doit pas se faire au détriment de la communauté. »

Wawa Li

Wawa Li souligne que le Service à la famille joue un rôle crucial dans l’écosystème du quartier chinois de Montréal. L’organisme fournit depuis 50 ans des services aux nouveaux et nouvelles arrivant·es et aux membres vulnérables d’une communauté élargie.

En cette année difficile, l’organisme a tout de même aidé plus de 6000 personnes provenant de partout au Québec, voire d’autres provinces où les services similaires destinés aux immigrant·es chinois·es font défaut.

En mars dernier, après avoir vainement réclamé pendant un an des preuves et des explications des actes jugés « illégaux », le SFCGM et le CSQRS ont intenté une poursuite en diffamation contre la GRC.

Présentement en litige avec la GRC, la directrice des deux organismes, Xixi Li, dit qu’elle ne peut pas publiquement commenter cette affaire.

« La communauté est laissée à elle-même pour se défendre et expliquer ce qui se passe », déplore Wawa Li. « On demande d’être inclus dans la conversation. On demande que la communauté soit considérée comme victime de ces enquêtes. »

Par courriel, la GRC répond : « Pour des raisons de sécurité et pour préserver l’intégrité de nos enquêtes, nous ne pouvons entrer dans les détails de celles-ci ni révéler la nature de nos actions à venir. »

Dans le même courriel, le sergent Charles Poirier cite comme réponse aux préoccupations de la communauté une campagne de sensibilisation lancée par la GRC en juillet dernier, dans le cadre de laquelle des agents ont fait du porte-à-porte dans le quartier chinois pour inviter les résident·es et les commerçant·es à « rapporter tout acte de menaces, de harcèlement ou d’intimidation de la part de représentants associés au Parti communiste chinois ».

Cependant, Wawa Li a constaté sur le terrain que cette opération avait plutôt « alimenté la peur, l’anxiété et l’insécurité » et « créé encore plus de division », contrairement à ce que prétend la GRC.

« Chasse aux sorcières »

En entrevue, le sénateur Yuen Pau Woo indique que les allégations faites par les médias sont bien souvent basées sur des documents confidentiels divulgués par des sources anonymes.

« Il n’y a aucun moyen de vérifier si les informations sont exactes », explique-t-il. « Et même si les documents divulgués sont authentiques, ils peuvent reposer sur des spéculations ou des préjugés. »

Dans un rapport publié en mai 2023, le rapporteur spécial indépendant sur l’ingérence étrangère David Johnston s’est également montré critique à l’égard de ces fuites d’information.

Le sénateur Woo précise que beaucoup d’insinuations d’ingérence chinoise portent sur des individus qui ont un certain lien avec le Parti communiste chinois ou qui ont exprimé des opinions qui s’alignent avec la Chine plutôt qu’avec le Canada.

En effet, dans le cas du SFCGM et du CSQRS, bien que la GRC n’ait jamais mentionné le nom de Xixi Li, une grande partie de la couverture médiatique s’est rapidement intéressée à cette Canadienne d’origine chinoise qui était également conseillère municipale de la ville de Brossard.

Les articles suggèrent que Xixi Li pourrait être une agente étrangère en citant de supposés « liens » avec le Parti communiste chinois, par exemple sa présence à la cérémonie du 70e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, ou encore sa participation à des réunions du Bureau des affaires des Chinois d’outre-mer, lié au gouvernement chinois.

Le lendemain de l’annonce de l’enquête sur les deux organismes, la mairesse de Brossard Doreen Assaad a ouvertement demandé à Xixi Li de se retirer « dans l’intérêt de la ville ». Elle a ensuite dit dans des médias qu’elle avait observé « des gestes et des comportements durant la campagne électorale qui soulevaient déjà des questions éthiques », sans préciser davantage.

De manière similaire, Tina Jiuru Zhu, une candidate indépendante à l’élection partielle de LaSalle–Émard–Verdun en septembre dernier, a également été présentée comme une agente chinoise potentielle dans des articles énumérant ses prises de position controversées au cours des années en tant que représentante de l’Association de promotion de l’amitié Canada-Chine.

Par exemple, on évoque son soutien à la libération de Wanzhou Meng, la directrice financière de Huawei, arrêtée par le Canada à la demande des États-Unis pour avoir présumément contourné les sanctions américaines contre l’Iran. Les médias ont aussi signalé la présence de Tina Jiuru Zhu à l’audience de Yuesheng Wang, un ancien chercheur d’Hydro-Québec accusé d’espionnage économique, ou encore la prise de position de son association en faveur de la réunification de Taïwan à la Chine.

Dans un document soumis à la Commission sur l’ingérence étrangère, Tina Jiuru Zhu dit avoir reçu des appels de harcèlement, des courriels de menace et vu circuler de plus en plus de rumeurs à son sujet sur les réseaux sociaux, causant des dommages importants à sa réputation et à sa santé mentale.

Le sénateur Woo déplore que dans cette frénésie autour de l’ingérence étrangère, « toute personne qui se trouve dans la position d’être associée, d’une manière ou d’une autre, à une entité chinoise ou qui a exprimé des opinions que les [Canadien·nes] ne sont pas à l’aise d’entendre court le risque d’être identifiée, exposée et stigmatisée comme un agent chinois ».

« Le pire encore à venir »

Si les allégations d’ingérence étrangère non fondées ont été préjudiciables à la réputation et à la santé mentale de plusieurs membres de la communauté, le sénateur Woo craint « que le pire soit encore à venir ».

Il parle de la loi C-70 sur la lutte contre l’ingérence étrangère, qui vient d’être adoptée en juin dernier. « Il s’agit d’une loi sérieuse, mais mal définie, qui pourrait donner lieu à des abus. »

Selon la nouvelle loi, explique-t-il, « toute personne perçue comme étant associée à une entité étrangère, exprimant une opinion qui semble s’aligner avec une entité étrangère plutôt qu’avec le Canada, et qui participe ensuite à un processus politique pourrait être identifiée comme quelqu’un qui intervient au nom d’une entité étrangère et poursuivie, avec une peine maximale d’emprisonnement à perpétuité ».

« C’est le grand danger auquel on fait face aujourd’hui. C’est une trahison majeure des valeurs internationalistes que le Canada prétend défendre, de notre croyance proclamée en la liberté d’expression et d’association, en le respect de la justice et de l’équité. »

« On est tellement enclin à chercher à l’extérieur la cause des problèmes de notre société qu’on a utilisé l’influence et l’ingérence étrangères comme le prisme à travers lequel on tente de résoudre les problèmes. »

Yuen Pau Woo, sénateur indépendant

Le sénateur avait averti que le projet de loi C-70 pourrait avoir un effet dissuasif sur l’engagement civique, en particulier pour les communautés de la diaspora au Canada.

En tant que jeune impliquée dans sa communauté, Wawa Li exprime sa profonde inquiétude pour l’avenir de sa génération face à la stigmatisation des politicien·nes et des universitaires d’origine chinoise dont elle témoigne aujourd’hui. Elle souligne que cela fait écho à l’histoire d’exclusion que la communauté a vécue il y a cent ans, lorsque la loi de l’immigration chinoise interdisait l’arrivée de pratiquement tou·tes les immigrant·es chinois·es et obligeait toute personne d’origine chinoise à s’enregistrer auprès du gouvernement canadien.

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