Les émissions de gaz à effet de serre dont sont responsables les individus les plus riches de la planète causeront des famines et des millions de morts excédentaires parmi les personnes les plus pauvres, selon un rapport d’Oxfam. Une situation qui peut encore être évitée, pour autant qu’on redistribue une partie de leurs avoirs pour combattre et s’adapter à la crise climatique.
Les habitudes de transport et les investissements des 50 personnes les plus riches de la planète sont rapidement en train de gruger le « budget carbone » restant, c’est-à-dire la quantité de gaz à effet de serre (GES) que l’humanité peut encore envoyer dans l’atmosphère tout en espérant garder le réchauffement climatique sous la barre des 1,5 o C, prévient une nouvelle analyse d’Oxfam.
Le rapport met notamment en évidence les fortes émissions générées par les habitudes de transport de cette classe d’ultra-riches. Selon Oxfam, si toute l’humanité se déplaçait de la même façon qu’eux – ce sont presque exclusivement des hommes –, le budget carbone serait dépensé en deux jours. Des émissions catastrophiques, selon l’organisme, qui sont essentiellement associées à leur utilisation de jets privés et de super-yachts.
Par exemple, les deux jets privés enregistrés au nom de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, génèrent autant d’équivalent CO2 par année que l’employé·e moyen·ne de son entreprise en émettra pendant 207 ans, selon les calculs d’Oxfam.
Pour les super-yachts, ces gigantesques navires de luxes dont le nombre en circulation augmente en moyenne de 150 par année depuis 2000, les émissions moyennes générées par chacun d’entre eux sont équivalentes à ce qu’un·e citoyen·ne mondial·e moyen·ne génère en 860 ans.
La pointe de l’iceberg
La plus grande part des GES générés par les ultra-riches provient toutefois de leurs investissements. En moyenne, les 50 personnes les plus riches du monde génèrent 2,6 millions de tonnes d’équivalent CO2 chaque année, soit l’équivalent de la consommation qu’une personne moyenne générerait sur environ 400 000 ans.
Une situation qui ne s’explique pas seulement par l’ampleur de la richesse accumulée par les plus nantis de la planète, mais aussi par leur façon de l’investir, remarque Julie McClatchie, analyste politique chez Oxfam-Québec.
« Il faut discuter sérieusement de la taxation de l’extrême richesse. »
Julie McClatchie
En effet, leur portfolio serait environ deux fois plus polluant que des investissements faits dans les entreprises composant l’indice S&P 500, qui représente les 500 plus grandes entreprises américaines et sert souvent de point de comparaison pour l’économie prise dans son ensemble.
Environ 40 % de l’argent de ces ultra-riches est placé dans les secteurs hautement polluants que sont l’industrie fossile, le secteur minier, le transport et la production de ciment. Ils investissent aussi massivement dans les domaines de la mode et des hautes technologies, dont l’impact peut être tout aussi élevé lorsqu’on considère leurs émissions secondaires et tertiaires, rappelle Oxfam.
Si les investissements des 50 milliardaires les plus riches étaient tournés vers des fonds à faible intensité carbone plutôt que d’être investis de façon à optimiser leur rendement sans tenir compte des impacts, comme c’est le cas actuellement, leurs émissions seraient 13 fois moins élevées, selon les calculs d’Oxfam.
Des investissements mortels
Ces émissions de GES ne sont pas sans conséquences, prévient Julie McClatchie.
L’impact climatique des émissions reliées à une décennie d’investissements des 50 personnes les plus riches de la planète pourrait causer à lui seul des pertes de production agricole équivalentes à ce qu’il faut pour nourrir 120 000 personnes pendant 22 ans, selon le rapport.
Indépendamment de leurs effets sur l’approvisionnement en nourriture, ces mêmes investissements pourraient mener à 340 morts excédentaires par année entre 2026 et 2126, principalement dans des pays qui n’ont à peu près pas contribué à la crise climatique.
Un milliard de signes de la défaillance du système
Il faut toutefois faire bien attention de ne pas interpréter les résultats de l’enquête d’Oxfam comme la démonstration de la décadence de quelques individus qui nous poussent à la catastrophe, prévient Julie McClatchie. « Le vrai problème émane du système qui permet à des gens de mener ce train de vie », résume-t-elle.
L’ampleur de l’impact des personnes accumulant le plus de richesse pointe également vers une partie de la solution, remarque Julie McClatchie. « On ne peut plus prétendre qu’il n’y a pas suffisamment d’argent pour agir. Il faut discuter sérieusement de la taxation de l’extrême richesse, mais aussi de façons de décourager les investissements dans les secteurs les plus polluants comme les énergies fossiles », suggère-t-elle.
Par exemple, Oxfam propose d’imposer à 60 % les revenus des personnes formant le 1 % des plus riches de la planète, ce qui aurait le potentiel de dégager 6400 milliards $ US chaque année pour aider les pays les moins fortunés à s’adapter à la crise. L’organisme suggère en plus d’imposer une taxe sur les avoirs des richissimes qui pourrait générer 1700 milliards $ US supplémentaires par année.
« On ne peut plus prétendre qu’il n’y a pas suffisamment d’argent pour agir. »
Julie McClatchie
Ces sommes suffiraient pour couvrir les 18 900 milliards $ US que les pays à faible et moyen revenus devront investir d’ici 2030 pour adéquatement combattre les changements climatiques, c’est-à-dire pour réduire leurs émissions (13 700 milliards $ US), pour réparer les dommages causés par les sécheresses, tempêtes et autres phénomènes reliés à la crise (2800 milliards $ US) et pour adapter leurs infrastructures à la nouvelle réalité climatique (2400 milliards $ US).
Si elle concède qu’il y a encore un long bout de chemin à faire sur le chemin de la justice climatique, Julie McClatchie a tout de même bon espoir que les discussions qui sont sur le point de s’amorcer lors de la COP29 en Azerbaïdjan représenteront un pas dans la bonne direction.
« On n’a pas des lunettes roses, mais tranquillement, les discussions progressent sur la scène internationale. Il y a un mouvement qui se crée, qui ne vient pas seulement des pays, mais aussi des individus, des organisations et de la société civile. Ça fait déjà des décennies qu’on y travaille, ça prendra encore beaucoup de travail, mais on est confiant », conclut-elle.