« Quand on voit ce qui se passe à Gaza, on se dit qu’on est les prochains »

Témoignages de la diaspora libanaise à Montréal.

Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
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En quelques semaines, les attaques israéliennes au Liban ont fait plus de 2000 morts, 6000 blessé·es et un million de déplacé·es. Loin de leurs familles là-bas, des Libano-Canadien·nes nous racontent leurs états d’âme.

Depuis les dernières semaines, la voix de la grand-mère de Ghady Hajjar a changé. Lorsqu’il l’entend à travers le téléphone, depuis le Liban, il ne sent pas son enthousiasme habituel.

« Elle est atterrée, elle est très triste », raconte le jeune étudiant, qui a quitté le pays il y a quelques années pour s’installer à Longueuil avec ses parents et ses sœurs. Ses grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines sont resté·es. Pour l’instant, tout le monde est sain et sauf, mais reste que « le moral est bas », raconte-t-il.

« On voit ce qui se passe à Gaza, et on se dit : “c’est nous les prochains”… Ça a déjà commencé. »

Depuis le 23 septembre, Israël a indiqué avoir effectué des centaines de frappes en territoire libanais, y compris dans la capitale à Beyrouth, tuant plus de 2000 personnes, dont 127 enfants. Des tirs ont notamment ciblé des centres hospitaliers et des chaînes de télévision. On compte au moins deux Canadien·nes parmi les morts, un couple de 69 et 75 ans qui avait entrepris de fuir le sud du pays, comme l’ont fait plus d’un million de déplacé·es, selon les autorités libanaises.

Plusieurs membres du Hezbollah, dont son secrétaire général, Hassan Nasrallah, ont été tués par les raids. En réponse, l’Iran, allié du Hezbollah et du Hamas à Gaza, a riposté en envoyant près de 200 missiles balistiques sur Tel-Aviv le 1er octobre, alors qu’Israël préparait une invasion terrestre dans le sud du Liban. Des affrontements terrestres sont en cours entre la milice et les forces armées israéliennes, qui rapportent plusieurs morts et des blessés.

« Même si on n’a pas de membres de nos familles qui ont été touchés, même si on a pas été touché nous-même, c’est plombant. Déjà avec la crise [économique], c’était pas la joie, maintenant ça… C’est difficile », raconte Ghady Hajjar.

Cette plus récente escalade survient après que 32 personnes, dont deux enfants, aient été tuées et des milliers après l’explosion d’appareils de communication piégés par Israël et utilisés entre autres par des membres du Hezbollah.

Devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le Haut-Commissaire aux droits humains, Volker Türk, a affirmé que l’attaque constituait une violation du droit international. Sur les ondes de la chaîne de télévision américaine CBS, un ancien directeur de la CIA a aussi décrit l’incident comme une attaque « terroriste ».

Selon l’organisme ACLED, depuis le début des bombardements à Gaza, entre le 8 octobre et le 6 septembre, Israël avait mené plus de 7800 attaques au Liban, incluant dans la capitale, tuant 646 personnes. De son côté, le Hezbollah avait lancé plus de 1700 attaques, pour la plupart interceptées par le système de défense aérien israélien avant impact, tuant 32 personnes dans le nord du pays.

Histoire répétée

Depuis un an, plusieurs politiciens israéliens ont exprimé l’ambition d’occuper de nouveau et même de coloniser le Liban. Dernièrement, un commandant de l’armée israélienne a évoqué le fait qu’Israël devrait établir une « zone tampon » dans le sud du Liban – une idée qui ne date pas d’hier.

Dans les années 1990, le père de Ghady Hajjar a quitté le Liban, qui sortait tout juste d’une guerre civile. Son village natal, Jezzine, était toujours occupé par l’Armée du Liban sud, alliée d’Israël, et flanqué d’une « zone de sécurité » israélienne établie après l’invasion des forces armées israéliennes dans la région en 1982. Cette année-là, Israël était allé jusqu’à assiéger Beyrouth pendant plus de deux mois.

Au même moment, le Hezbollah a été créé avec le soutien de l’Iran afin de s’opposer à l’occupation israélienne. Après la guerre civile, le Hezbollah a conservé les armes et continué de s’opposer à Israël, qui a poursuivi son occupation du Sud-Liban jusqu’en 2000. Dans les années 1990, Jezzine était donc déjà le théâtre d’affrontements entre le Hezbollah et Israël et ses alliés.

À moins d’une heure de là vers le sud, à près de six kilomètres de la frontière israélienne, se trouve le village de Khiam. C’est de là que vient la famille de Sirine El-Samra, qui travaille comme conseillère en réadaptation à Montréal. Pendant l’occupation, entre 1985 et 2000, l’Armée du Liban sud y a installé une prison clandestine, où étaient détenues et torturées des personnes soupçonnées de s’opposer à Israël.

Pour Sirine El-Samra, les événements de la guerre en Palestine et ses récents débordements au Liban font écho au traumatisme de son propre départ du Liban en 1991, alors qu’elle n’avait que cinq ans.

« Quand j’ai quitté le Liban sous les bombes, je comprenais ce qui se passait », raconte-t-elle. « Quand je suis arrivée au Canada, le 14 février dans une tempête de neige et que je parlais au téléphone avec ma grand-mère et qu’on pleurait, je comprenais que je n’étais plus avec mes proches. »

« Il n’y a jamais de moment de paix, on dirait », lâche-t-elle. « C’est comme un trauma intergénérationnel qui n’arrête pas. »

Nassam Charara était aussi petite, en 2006, lorsque la guerre a repris, cette fois entre Israël et le Hezbollah, mais elle se souvient de l’ampleur des combats. « J’ai grandi [en regardant] les nouvelles, [à] voir des explosions, donc ce n’est pas étrange pour moi », raconte la jeune étudiante née au Canada. « Même quand il y a des bangs soniques, tu l’entends, et tu continues ta vie normalement. »

« C’est comme un trauma intergénérationnel qui n’arrête pas. »

Sirine El-Samra

À l’époque, les deux camps continuaient d’entretenir des disputes concernant la partition du territoire, ainsi que l’échange de prisonniers de guerre. Le Hezbollah avait capturé deux soldats israéliens, espérant en faire une monnaie d’échange afin d’obtenir la libération de Libanais prisonniers d’Israël. La réponse d’Israël avait été très semblable à la plus récente escalade : l’État hébreu a d’abord lancé une campagne de bombardement, dans le Sud et à Beyrouth, puis une autre invasion terrestre, sans toutefois parvenir à repousser le Hezbollah.

« Je dirais que les Libanais sont très habitués à l’idée de la guerre. Le fait de se déplacer, pour nous, c’est presque normal », analyse Nassam Charara. Ses parents, toujours au Liban, ont dû fuir vers Beyrouth depuis le début des récents bombardements.

Entre résistance et impuissance

Le 27 septembre dernier, les bombes qui ont tué Hassan Nasrallah à Beyrouth sont tombées à deux pas de l’appartement de la tante de Sirine El-Samra. Sa famille est originaire du Sud-Liban, qui a également été le théâtre de bombardements massifs par Israël. Leur résidence familiale là-bas n’a pas non plus été épargnée.

Les parents de Sirine, qui vivent au Québec, rendaient visite à la famille, comme elle en a l’habitude chaque automne, quand les bombes ont frappé Beyrouth. Cette fois, le voyage s’est écourté et ils ont décidé de prendre un vol d’urgence vers la Turquie.

Ce n’est pas leur première guerre, explique Sirine. N’empêche, « ils ont l’impression de fuir une deuxième fois ».

« On n’arrive pas à continuer notre vie normalement, on écoute tout le temps les nouvelles. »

Nassam Charara

« Je pense que mon père, surtout, est parti pour nous [ses enfants]. Peut-être que je me trompe, mais je pense que sinon, il serait resté. Parce qu[» à l’étranger], ça fait un an que tu vois tout ce qui se passe et que tu ne peux rien faire, tu es complètement impuissant. »

Elle dénonce l’inaction de ceux qui permettent à Israël de continuer ses opérations militaires en toute impunité.

« J’ai l’impression que la diaspora libanaise, partout dans le monde, est en détresse psychologique », s’inquiète Nassam Charava. « On n’arrive pas à continuer notre vie normalement, on écoute tout le temps les nouvelles. C’est vraiment difficile de continuer à partir à l’université, au travail [pendant] qu’il y a toutes ces choses qui se passent chez nous. »

« Les vraies solutions ne sont pas dans nos mains », pense Ghady Hajjar. Elles sont entre les mains de ceux que sa grand-mère appelle les « puissants de ce monde », qui « jouent au jeu de l’autruche », ajoute-t-il.

« Pleurer, c’est une façon de résister pour moi », conclut Guady Hajjar, une manière « de dire que moi, je tiens encore à mon pays… Malgré tout ce qui se passe, malgré toutes les peines, je tiens à mon pays. »

« Comme dit Fairuz : “sanarjou yawman”, “on y retournera un jour”. Donc j’y retournerai un jour. »

Texte par Léa Beaulieu-Kratchanov

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