Propagande et désinfo : le jour de la marmotte

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Propagande et désinfo : le jour de la marmotte

Alors qu’ils soulignent le premier anniversaire d’une guerre génocidaire, les journalistes des grands médias doivent prendre conscience de leur vulnérabilité, mais aussi de leur pouvoir de devenir la voix de la conscience de la société.

Depuis une semaine, les émissaires du département de la propagande israélienne n’ont pas chômé, séduisant sans trop d’effort les suspects de convenance du Grand Commentariat, qui ont à leur tour joué avec enthousiasme les courroies de transmission.

Même les talking points démentis depuis longtemps, comme les viols systématiques supposément commis par des militants du Hamas, ont connu un réel second début!

À Radio-Canada, cette grande dame habillée et sertie de ses ruisselantes parures à même le trésor public, la couverture de ce triste anniversaire fut essentiellement pro-israélienne, comme à l’habitude.

Même les cris d’indignation de la dissidence juive, de plus en plus nombreuse et chez qui on obtient l’heure juste au sujet de la folie guerrière israélienne, sont noyés par le tsunami de désinformation du régime fanatique de Netanyahou et ses alliés de l’extrême droite religieuse!

Il faut croire que Pierre Falardeau était un véritable devin : dans son Elvis Gratton III sorti il y a plus de vingt ans, le président du Congrès juif canadien menace Radio-Cadenas à la suite d’un panel « pro-terroriste » qui comptait pourtant trois experts pro-Israël (sans compter l’animateur) face à « une adolescente palestinienne « pas trop articulée » et « trop timide pour prendre la parole ».

« La prochaine fois, je veux 5-0 pour Raël [sic] », de répondre un Bob Gratton qui enchaîne avec un « laisse faire l’objectivité, tabarnak! » suivi d’un « le monde, c’est des caves, ils vont penser ce que moi je leur dis qu’ils vont penser! » fort bien senti et, on s’en doute bien, dégoulinant d’une bêtise qui voile certainement l’ironie de la chose.

C’est-à-dire faire passer une bêtise alimentée par la désinformation pour de la pensée et de l’objectivité.

Moins ça change, plus c’est pareil!

Déjà en 1915, le grand journaliste québécois Jules Fournier dénonçait la propagande et la désinformation autour de la Première Guerre mondiale dans sa « Lettre ouverte à un ami X ». Il se désolait de voir toute pensée critique s’envoler et mise en barrage au nom d’un intérêt supérieur, lui-même décidé par les élites au pouvoir, au détriment de la paix et de la sécurité des peuples qu’elles gouvernent.

« [Q]uelle utilité pour [la Belgique] y aurait-il à ce que, nous ici, nous acceptions de toutes mains et sans contrôle les mille histoires plus ou moins vraisemblables qui nous parviennent chaque jour sur le compte de l’Allemagne? En quoi cela pourrait-il bien l’avancer? Demandez […] aux légions de braves gens qui pendant des mois ne cessèrent de verser […] des larmes d’indignation aux récits d’enfants aux mains coupées…, demandez-leur à tous, aujourd’hui que ces récits sont universellement reconnus faux, en quoi leur crédulité, dans le temps, a bien pu servir la cause de la Belgique, et ce que la Belgique a bien pu y gagner », écrivait-il dans les pages du journal L’Action.

Ce texte faisait suite à un autre article dans lequel il rejetait le manichéisme propre aux arguments des vendeurs de guerre qui arrivent sans trop d’effort à s’immiscer dans les grands médias pour les refaçonner en usines à consentement.

« Le monde, c’est des caves, ils vont penser ce que moi je leur dis qu’ils vont penser! »

Bob Gratton

Plus d’un siècle plus tard, rien ne change.

En 2003, le New York Times s’était « opposé » à l’invasion illégale de l’Irak, non pas guidé par des principes ou par la conscience de son comité éditorial, mais parce qu’elle n’était pas autorisée par l’ONU ou même par l’OTAN.

On savait déjà que les arguments pour lancer les États-Unis en guerre en Irak étaient des mensonges, et quelque chose me dit que si Al Gore avait été président, le NYT aurait vendu la guerre avec enthousiasme.

Son de cloche semblable en 2011 avec l’invasion sauvage mais légalisée de la Libye.

Les journalistes, voix d’une conscience sociétale

Vous me traiterez d’idéaliste, mais je crois que le rôle du journalisme est d’agir comme voix de la conscience d’une société et non simplement comme « observateur neutre » (ce qui reste une chimère, par ailleurs).

Mais aux États-Unis comme ici et ailleurs en Occident, on exige le même serment du Test aux politicien·nes et aux grand·es éditorialistes, à savoir une profession de foi envers le capitalisme, l’impérialisme et… le sionisme. Toute voix dissidente sera châtiée.

Le fascisme est à nos portes et le mieux que les grands médias trouvent à faire, c’est de se creuser dans un statu quo libéral lui aussi mortifère, mais plus doux, tout en s’assurant de ridiculiser les voix progressistes plus radicales en même temps qu’on donne toujours plus de tribunes à des agents provocateurs comme Éric Duhaime et Mathieu Bock-Côté.

Je sais qu’on s’accroche un peu subconsciemment à nos grands médias, surtout le Média de nos impôts, espérant sans cesse qu’ils fassent mieux, mais il faudra se rendre à l’évidence : ils ont largement abandonné la défense de l’intérêt public pour plutôt contribuer à préserver un certain consensus libéral-extrême-centriste.

Je crois que le rôle du journalisme est d’agir comme voix de la conscience d’une société et non simplement comme « observateur neutre ».

Je me répète : il se fait encore du très bon journalisme au Québec.

Mais force est de constater qu’en ces temps de déclin civilisationnel, de montée de l’extrême droite (lâchez-moi avec « les deux extrêmes »!), d’ultime effort de l’Occident pour sauver la face et préserver son empire croulant, même au prix d’une possible Troisième Guerre mondiale, de laissez-faire vis-à-vis le génocide du peuple palestinien et d’urgence climatique, les positions éditoriales restent tristement collées sur le statu quo, comme si on était encore dans les années 1990.

On préfère continuer de prendre au sérieux nos institutions politiques et ceux et celles qui en sont les fossoyeurs. On acquiesce lorsque les élites à la tête de nos gouvernements désignent des « ennemis » à combattre.

Qu’ils y aillent eux-mêmes, à la guerre, comme le sommait Boris Vian au président de sa chanson « Le déserteur ». Mieux encore, qu’ils enrôlent leurs propres enfants!

Le monde de demain sera multipolaire et seul un internationalisme radical pourra permettre l’harmonie entre les peuples.

J’appelle ça « le pari de l’Humanité ». Les journalistes ont un rôle à y jouer, qu’ils et elles le veuillent ou non.