Adèle Surprenant Journaliste indépendante
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Depuis un an, les ressortissant·es palestinien·nes et arabes au Canada vivent la guerre de loin. À travers les réseaux sociaux, les images de massacres et de destruction se rendent quotidiennement jusqu’à eux et elles – et leurs conséquences psychologiques aussi. La mobilisation politique joue, dans ce contexte, un rôle fondamental. Témoignages.

« Pendant les vacances d’été, j’étais avec ma nièce et son époux, qui est gazaoui. Nous ne parlions pas forcément des événements, puis elle m’a confié avoir perdu dix kilos, lui, quinze », raconte le psychologue Karim Jbeili, qui reconnaît aussi avoir fondu.

« C’est l’effet Gaza », laisse-t-il échapper dans un bien triste sourire.

La « situation abominable » dont témoignent depuis l’exil les diasporas palestiniennes et arabes crée « un bouleversement des structures mentales habituelles », estime le fondateur de la clinique multilingue et multiethnique Méditerranée, à Montréal.

Un an après le début de l’offensive israélienne sur la bande de Gaza, déclenchée en réponse à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, le bilan officiel du ministère de la Santé du Hamas chiffre à plus de 41 689 le nombre de mort·es et à 96 625 celui des blessé·es. Certaines sources estiment que le nombre de victimes dépasserait la barre des 185 000, et 66 % des infrastructures ont été détruites, d’après les estimations des Nations unies, fin septembre 2024.

La Cisjordanie occupée fait aussi les frais d’opérations militaires israéliennes, tandis que, depuis le 23 septembre, l’offensive s’est accélérée sur le Liban, le Yémen et la Syrie.

Impuissance

Dans le cabinet du docteur Jbeili, la situation en Palestine est omniprésente dans ses échanges avec les patient·es. « Ils se sentent coupables de ne pas être avec eux », relate-t-il, décrivant un « sentiment d’impuissance », apparenté au syndrome de la culpabilité du survivant.

Pour Tara Alami, 25 ans, les moments de détresse « arrivent par vagues ». En fonction de l’actualité, elle est soit submergée par l’anxiété, soit envahie par une forme « d’engourdissement ». « J’ai développé des moyens de protection pour ne pas être traumatisée de nouveau à chaque jour qui passe », analyse l’assistante de recherche en neurobiologie.

« Vivre dans un endroit où le gouvernement est un marchand d’armes utilisées pour tuer mon propre peuple et détruire ma propre terre, c’est dur à vivre au quotidien. »

Tara Alami

Appartenant à une « troisième génération de Palestiniens en exil », elle a grandi en Jordanie, où son enfance est ponctuée par plusieurs épisodes du conflit israélo-palestinien. « Ce qui est différent, cette fois-ci, c’est l’échelle : la durée est beaucoup plus longue, et l’étendue des dommages, au-delà de l’entendement », dit-elle.

Confrontée au quotidien à des images « complètement traumatisantes » via les réseaux sociaux, et dans l’attente de nouvelles de la partie de sa famille restée à Gaza, Tara Alami dépeint une « période prolongée de fatigue et d’anxiété extrêmes » et « un sentiment d’urgence permanent » (fight or flight mode).

Sans règlement politique ou militaire en vue, elle sait devoir apprendre à vivre avec ce sentiment.

Rares sont les recherches scientifiques qui se sont intéressées à la santé mentale des émigré·es dans le contexte d’un événement traumatique affectant leur pays d’origine.

Une étude menée par la John Hopkins University en 2022 révélait que 41 % des émigré·es libanais·es ayant vécu à distance l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, souffraient d’anxiété, de stress post-traumatique ou de dépression. Des symptômes observés chez les participant·es à l’étude indépendamment de la durée de leur émigration.

Militer ou se soigner?

Dans le cas de Tara Alami et de bien d’autres, à l’impuissance du témoin vient s’ajouter la fatigue du militant.

« Le coût est très élevé et c’est extrêmement difficile, mais il faut se rappeler que ça va progresser vers la libération, un jour », croit celle qui est de toutes les manifestations en soutien à la Palestine.

La guerre menée par Israël est, selon elle, en partie psychologique. L’un de ses objectifs serait « la démoralisation du peuple en vue de son asservissement », à laquelle la militante oppose l’espoir, celui de voir un jour la « Palestine libérée ».

Défendue par certains analystes, la thèse d’une guerre psychologique (psychological warfare) implique qu’Israël utiliserait des stratégies non militaires pour miner le moral du camp adverse, lui faisant croire à une inévitable défaite. Ces stratégies incluraient, par exemple, les violations répétées de l’espace aérien libanais avec des avions de chasse, des mois avant d’y étendre largement l’offensive militaire.

Originaire de Jénine, en Cisjordanie occupée, Hammad Jabr militait déjà pour les droits des Palestinien·nes à l’Université de la Colombie-Britannique, bien avant le 7 octobre 2023. L’étudiant en géographie affirme que « malgré le sentiment de deuil constant » et « du trauma vécu dans notre chair », son implication politique l’empêche de perdre pied.

« En ce moment, faire communauté est essentiel. »

Hammad Jabr

S’il a délaissé les cours pour la lutte et la révision d’examen pour les insomnies, Hammad Jabr avoue se sentir incapable de faire autrement. Il a tenté la psychothérapie, en vain.

Tara Alami a, elle aussi, renoncé à se tourner vers des professionnel·les de la santé mentale après avoir vécu une mauvaise expérience : sa psychologue, attitrée par les services sociaux, a choisi de mettre fin à sa thérapie en lui disant : « je crois que tu vas bien », rapporte la Palestinienne.

« Se faire dire ça alors que ton peuple fait l’objet d’un nettoyage ethnique et que ta famille est à Gaza… c’est traumatisant en soi », dénonce-t-elle.

Décalages

Le décalage avec la société qui l’entoure, Tara Alami ne l’a pas uniquement ressenti en thérapie.

Depuis un an, elle ne se sent plus en sûreté dans l’espace public au Canada, craignant de « croiser le regard, sur la rue Sainte-Catherine, de personnes dont la conviction profonde est le sionisme et l’annihilation du peuple palestinien ».

« Vivre dans un endroit [le Canada] où le gouvernement est un marchand d’armes utilisées pour tuer mon propre peuple et détruire ma propre terre, c’est dur à vivre au quotidien », reconnaît-elle.

« Au début, j’étais incapable d’entendre les gens parler anglais ou français autour de moi. J’avais juste envie d’être entourée de personnes qui parlaient l’arabe, de mon propre peuple. »

À l’inverse, lors de son passage en Jordanie, en février dernier, elle a senti un poids la quitter.

Hammad Jabr s’est également tourné vers sa communauté pour trouver du soutien. Il a intégré des cercles de paroles, réunissant Palestinien·nes et autres ressortissant·es des pays arabes pour « partager nos ressentis, nos réflexions, être ensemble ».

« En ce moment, faire communauté est essentiel. »

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