« Vous savez, il y a beaucoup de cyniques en dehors de cette salle qui se demandent probablement : “qu’est-ce que ce Pacte pour l’avenir?” En réalité, je ne suis pas d’accord avec eux. »
« Je pense que c’est un pacte extrêmement bon. Pourquoi? Parce que, de plusieurs façons, il montre la différence entre le multilatéralisme, le compromis et la coopération d’une part, et la multipolarité et le désordre d’autre part. »
Ces mots d’Alexander Stubb, président de la Finlande, ont été prononcés au Sommet de l’avenir, dans le contexte de la 79e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 23 septembre 2024, à New York. Ce rendez-vous, conviant des milliers de gens provenant d’organismes de la société civile, d’institutions et d’États membres, visait à adopter le Pacte pour l’avenir, incluant un Pacte numérique mondial et une Déclaration sur les générations futures.
Alexander Stubb, comme d’autres, a appelé à une réforme radicale du Conseil de sécurité, le puissant organe exécutif de l’ONU. Rappelons que le Conseil ne comporte actuellement que cinq membres permanents (les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France) qui peuvent imposer unilatéralement leur veto pour bloquer des résolutions du Conseil, ce qu’ils ne se gênent pas pour faire lorsque leurs intérêts sont en jeu.
Le Canada aspire à un siège au Conseil mais ses actions sont-elles suffisantes pour justifier sa légitimité?
Stubb a suggéré d’élargir le Conseil de sécurité avec cinq membres supplémentaires : un d’Amérique latine, deux d’Afrique et deux d’Asie. Il a aussi proposé que le droit de veto soit aboli. Et que si un membre du Conseil de sécurité viole ouvertement la Charte des Nations unies, ses droits de vote au sein du Conseil soient suspendus.
Un discours candide et senti qui contraste avec les mots de Trudeau, trop axé sur les symptômes et moins sur les causes des maux des peuples, présentant un déficit de propositions de réformes structurelles et me rappelant les critiques reçues lorsque le Canada avait été traité d’hypocrite climatique.
Comment se servir de l’ONU
Les coalitions entre organisations non gouvernementales (ONG) sont essentielles pour amplifier leurs constats et porter les préoccupations des populations. L’ONU leur offre une plateforme pour se faire entendre, mais si cela peut débloquer des impasses politiques, des représailles peuvent parfois survenir, bien qu’elles soient interdites.
Ainsi, Solange Baptiste, à la tête d’une coalition de 300 ONG mondiales défendant le droit à la santé en priorisant l’accès aux traitements du VIH, a souligné que la santé doit être une priorité, car sans elle, les autres objectifs mondiaux ne peuvent être atteints. Elle a aussi appelé à investir dans des solutions locales face aux crises mondiales.
« Si ce n’est pas nous, alors qui? Si ce n’est pas maintenant, alors quand? » a-t-elle insisté.
L’ONU est un forum incontournable et essentiel de dialogue multilatéral, ainsi que de contestation et de dénonciation des injustices.
Les mots de David R. Boyd, ancien rapporteur spécial de l’ONU, me reviennent. Les communautés autochtones du Canada ont combiné recours juridiques, alliances stratégiques et plaidoyer pour faire avancer leurs droits, m’a-t-il enseigné.
Ainsi, le Sommet de l’avenir, l’Examen périodique universel, les communications aux procédures spéciales, la Convention pour l’élimination de la discrimination envers les femmes et plusieurs autres procédures telles que la demande d’un statut consultatif auprès de l’ECOSOC (Conseil économique et social) offrent aux organisations de la société civile des opportunités de se faire entendre auprès de représentant·es d’États membres et d’ONG, ainsi que d’experts sur des questions de droits humains.
Cela leur permet de renforcer leurs actions à l’échelle internationale, en complément des efforts domestiques et internationaux qui peuvent et doivent comprendre des poursuites judiciaires.
Malgré les échecs : l’exemple de la lutte pour la justice raciale
Malgré les échecs de l’ONU, faut-il encore oser les représentations internationales?
Dans leur texte « Anti-Racism at the United Nations », E. Tendayi Achiume et Gay McDougall répondent : « l’abandon de l’ONU comme lieu de contestation des injustices raciales mondiales reste un luxe insoutenable ».
Depuis sa création, l’ONU n’a pas toujours fait de la lutte contre le racisme une priorité. Par exemple, le Groupe des États d’Europe occidentale et autres États, dont le Canada fait partie, s’est souvent opposé à la Déclaration et au Programme d’action de Durban, texte fondateur dans la lutte contre le racisme.
Il donnera lieu, plus tard, à la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, à la suite d’une résolution de l’ONU reconnue par le Canada, paradoxalement.
Un moment de vérité pour Haïti
Lors de la dernière Assemblée générale, le représentant du Conseil présidentiel de transition de Haïti, Edgard Leblanc Fils, a déclaré : « en 1825, à peine 21 ans après sa liberté, Haïti a été contrainte de payer une rançon à la France, siphonnant les ressources de notre nation et nous plongeant dans un cycle d’appauvrissement ».
Cela fait écho à la vidéo virale de l’auteur canadien Yves Engler, interpellant Emmanuel Macron sur le remboursement des milliards dus à Haïti. Tous deux dénoncent l’incohérence des grandes puissances, prônant la justice internationale tout en l’esquivant.
Leblanc Fils a ajouté : « nous demandons la reconnaissance d’une dette historique et des réparations justes pour libérer notre peuple ». Fait intéressant, le Pacte pour l’avenir propose notamment de « reconnaître les tragédies du passé et prévoir des mesures de réparation ».
« L’abandon de l’ONU comme lieu de contestation des injustices raciales mondiales reste un luxe insoutenable. »
E. Tendayi Achiume et Gay McDougall
Leblanc Fils a salué les migrant·es haïtien·nes de Springfield, qui subissent les attaques et les mensonges indignes de la droite politique américaine, et rappelé que la révolution haïtienne de 1804 a étendu les droits humains à toute l’humanité, pas seulement aux hommes blancs.
Dans le bilan de son passage à l’Assemblée générale de l’ONU, le Canada mentionne Haïti à plusieurs reprises, tout en ne semblant manifestement pas prêt à joindre sa voix à celle d’Haïti lorsque ce dernier réclame la restitution de sa dette historique à la France.
Les ambitions et les torts du Canada
Le Canada, qui aspire à un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, doit se demander : les actions menées par l’État, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières, sont-elles suffisantes pour justifier sa légitimité au sein du Conseil?
Les exemples de Vanessa Renteria, réfugiée afro-colombienne abattue par la GRC juste avant le Sommet, ou des six Autochtones tué·es par la police en onze jours, illustrent des tendances inquiétantes.
Ajoutons à cela l’affaire du Service à la famille chinoise du Grand Montréal, accusé à tort par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) d’être un « poste de police clandestin » complice des autorités chinoises. Ses membres ont dû hypothéquer leurs maisons pour sauver le centre. L’organisme poursuit la GRC pour 4,9 millions $ en dommages.
Par ailleurs, l’Agence du revenu du Canada soutient le financement d’organismes de « bienfaisance » soutenant l’armée israélienne et les colonies en Cisjordanie, malgré les plaintes pro-palestiniennes.
Le Canada ne peut plus traiter ces cas comme isolés ou trop complexes à résoudre.
Dans chacun de ces cas, les personnes et entités légitimes pourraient se tourner vers certains des mécanismes de l’ONU, dont plusieurs n’exigent pas d’avoir épuisé les recours domestiques avant de dénoncer les iniquités et tragédies vécues.
C’est ce qu’ont fait les proches de Joyce Echaquan, décédée il y a quatre ans sous une pluie d’insultes à l’hôpital et dont la famille n’a toujours pas obtenu la reconnaissance du racisme systémique ou du Principe de Joyce par le gouvernement. La famille a déposé des plaintes à l’ONU dès 2021.
Une coalition d’organisations a également déposé une plainte pour discrimination anti-Noirs à la Commission canadienne des droits de la personne, désormais sous revue par l’Alliance mondiale des institutions nationales des droits de l’homme, affiliée à l’ONU.
Ces incidents montrent que le Canada ne peut plus traiter ces cas comme isolés ou trop complexes à résoudre.
Les contradictions de la Charte des Nations Unies
La Charte des Nations unies, dans son article 1, proclame que le maintien de la paix et de la sécurité internationales est son objectif premier. Pourtant, l’ONU a parfois contribué à créer les conditions mêmes qu’elle s’efforce de résoudre.
Par exemple, les dirigeants qui ont voté la Résolution 181 (le plan de partage de la Palestine) en 1947 ont-ils mesuré les répercussions durables de leurs décisions?
Encore aujourd’hui, les alliances stratégiques entre grandes puissances influencent les décisions de l’ONU, laissant des États comme Haïti lutter pour obtenir justice.
Edgar Leblanc Fils, dans une allocution, a ainsi rappelé : « Haïti a accueilli plusieurs missions des Nations Unies au cours des trois dernières décennies […]. Si certaines de ces missions ont contribué à stabiliser temporairement le pays, elles ont également laissé un héritage lourd de conséquences. Des allégations de violations graves des droits humains, y compris des abus sexuels, ont ébranlé la confiance du peuple haïtien. L’absence de poursuite et de réparation pour les victimes a renforcé un sentiment d’impunité, minant ainsi les efforts de reconstruction. »
Leblanc Fils a terminé en invitant « ironiquement, à un soutien de l’ONU pour une mission tirant apprentissage du passé ». Cette demande a été accueillie par le Conseil de sécurité, qui prolonge le mandat de la force multinationale dirigée par le Kenya en Haïti – mais qui refuse la demande pour que cette force soit transformée en mission onusienne de maintien de la paix.
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Le Pacte pour l’avenir, le Pacte numérique mondial et la Déclaration sur les générations futures ne suffiront pas à pousser les Nations unies et leurs États membres – en particulier ceux qui ont été et sont les principaux auteurs et bénéficiaires du colonialisme et de l’esclavage – à agir conséquemment aux torts du passé et du présent.
Mais il est crucial de considérer l’existence de ces accords d’une manière stratégique, tant au sein qu’en dehors de l’institution des Nations unies, forum incontournable et essentiel de dialogue multilatéral, ainsi que de contestation et de dénonciation des injustices.