Alexia Boyer Journaliste indépendante
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À Bordeaux-Cartierville, les jeunes de douze à 17 ans qui fréquentent la maison des jeunes peuvent profiter de deux studios d’enregistrement récemment rénovés pour s’exprimer à travers le rap ou le balado. Ces adolescent·es, issu·es de groupes minorisés pour la plupart, y trouvent un lieu sécurisant où être eux-mêmes, mais aussi se confronter aux idées de leurs camarades.

À l’heure où les studios d’enregistrement fleurissent à travers Montréal, le Studio 12-17 fait figure d’ovni : pas de vedettes ni de collaborations commerciales, seulement des adolescent·es et leurs intervenant·es jeunesse. Niché dans la maison des jeunes de Bordeaux-Cartierville (MDJ-BC), il accueille les confidences, les débats et les fous rires.

Le tout premier studio d’enregistrement de l’organisme remonte à « des années, au moins à 2007 », raconte le chargé de projet du Studio 12-17, Pierre-Martial Gaillard. « C’était un lieu chargé d’histoire, mais fait avec des bouts de ficelles. »

Alors en 2023, la MDJ-BC profite de l’appel à projets Par et pour les jeunes, mené par la Ville de Montréal, pour faire financer sa rénovation. Sur les 30 000 $ alloués pour en faire un studio doté de matériel professionnel, 16 000 $ ont servi au volet balado. Le reste a financé le studio d’enregistrement de musique.

Pas scolaire

Le projet MDJ-BC BALADO voit le jour peu de temps après, à la rentrée scolaire 2023.

Dès le départ, dix ou quinze jeunes participent à chaque séance, le vendredi après l’école. Ce succès peut surprendre quand on sait à quel point passer outre la carapace d’un·e adolescent·e peut se révéler difficile.

Le Studio 12-17 accueille les confidences, les débats et les fous rires.

« Au début, on faisait sans rendez-vous et on allait trouver les jeunes présents à la MDJ, qui choisissaient le sujet de la discussion », explique Sanah Chourouhou, qui co-anime les épisodes. « Au fur et à mesure, on a changé de méthode avec des inscriptions et la préparation d’un sujet à la maison pour approfondir le balado, mais ça n’a pas fonctionné. On a perdu beaucoup de jeunes comme ça. »

En effet, « il faut faire attention à ne pas tomber dans quelque chose de scolaire, car sinon les jeunes n’accrochent pas », confie Pierre-Martial Gaillard. « Pour qu’ils acceptent de participer, il faut qu’ils voient le studio comme un safe space. C’est vraiment un endroit où ils sont sûrs de pouvoir dire ce qu’ils veulent et être eux-mêmes. »

« Accueillir le chaos »

Son crédo est d’ailleurs d’« accueillir le chaos ». Le fond prime sur la forme, et le chargé de projet s’occupe du montage pour rendre un résultat audible. Les animateur·trices laissent donc les micros ouverts tout au long de l’enregistrement, tout en sachant qu’ils ne pourront pas tout diffuser.

Les discussions peuvent, en effet, prendre une tournure houleuse. « Parfois, il y a des sujets tellement sensibles pour certains jeunes que ça devient difficile pour eux d’entendre l’opinion des autres, et leur émotion va submerger le groupe. Ça demande une intervention et un suivi des animateurs », explique Sanah Chourouhou.

« Ils arrivent avec leurs gros sabots et leurs avis arrêtés, mais ce sont tout de même des petits humains fragiles. »

Pierre-Martial Gaillard

Les animateur·trices se remémorent, notamment, un épisode consacré à la grossesse chez les adolescentes. Le sujet a rapidement dérivé vers celui du droit à l’avortement, et deux participantes aux points de vue opposés se sont confrontées très durement.

Dans un quartier où près de la moitié de la population est immigrante, la plupart des jeunes qui fréquentent la MDJ-BC sont né·es au Canada de parents immigrants ou ont eux-mêmes immigré. Pour certain·es, les divergences entre les valeurs qui leur sont transmises à la maison et celles rencontrées à l’extérieur du foyer suscitent des questionnements. Ils et elles peuvent les aborder à cette occasion.

Les animateur·trices engagent alors le dialogue avec les participant·es, sans jamais essayer de les influencer.

La réflexion que les jeunes mènent au fur et à mesure de la discussion peut, toutefois, les amener à revoir leurs propres positions. « Certains garçons ont changé d’avis sur comment traiter les jeunes filles ou sur l’homosexualité pendant l’épisode “Comment les jeunes perçoivent l’amour” », se souvient Pierre-Martial Gaillard.

« Ils arrivent avec leurs gros sabots et leurs avis arrêtés, mais ce sont tout de même des petits humains fragiles », conclut-il.

« C’est leur exutoire »

Pour les jeunes qui préfèrent le chant à la jasette, la MDJ-BC offre également la possibilité d’enregistrer des chansons dans son deuxième studio.

La plupart du temps, les participant·es utilisent des beats libres de droits et rappent les paroles qu’ils et elles ont écrites. Les adultes qui sont présents les aident sur les aspects techniques, mais pas seulement.

« La musique est plus un prétexte pour créer des liens, amener des conversations sur la vie du jeune », explique le travailleur de rue Julien Dumont-Boudrias. Employé par RAP [Rue Action Prévention] Jeunesse, il participe au projet musical de la MDJ-BC depuis un an et demi dans le cadre d’un partenariat entre les deux organismes.

« Si leurs paroles ne sont pas très intimes, j’essaie de les motiver à donner leur point de vue spécifique », confie Julien Dumont-Boudrias.

« C’est le fun de voir la progression de certains jeunes, comment ils s’ouvrent. »

Julien Dumont-Boudrias

Et si certain·es jeunes sont tenté·es de reproduire certains clichés du genre dans leurs textes de rap, comme la glorification de la vie au sein des gangs, il s’assure qu’ils y réfléchissent. « Parfois, je remets en question, je leur demande si c’est vraiment ce à quoi ils aspirent », précise celui qui a fréquenté la MDJ-BC pendant son adolescence.

Offrir la possibilité aux jeunes de s’exprimer à travers la musique reste, toutefois, l’objectif premier du projet. « C’est le fun de voir la progression de certains jeunes, comment ils s’ouvrent », explique Julien. « Certains, très introvertis, s’expriment comme ça. »

Quant à d’autres, ils crient tellement fort dans le micro qu’ils en font trembler la cabine. « C’est leur exutoire. »

« Je suis vraiment heureux d’avoir connu la MDJ », témoigne Orly, 18 ans, qui a enregistré plusieurs chansons au studio. « Je n’ai que des bons souvenirs. »

Pendant quatre mois, le réalisateur Nkosi Phanord a filmé dix jeunes artistes de Bordeaux-Cartierville en formation professionnelle. Il en a tiré le documentaire Trouve ta voix, bientôt disponible sur YouTube, dont un des six épisodes est consacré à la MDJ-BC, partenaire du projet.

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