Devant les crises qui nous guettent, les militant·es écologistes tentent de nous amener à voir le monde différemment, à condamner la démesure qui anime nos sociétés modernes et à repenser notre relation avec le reste du monde vivant. Un message souvent taxé d’irréalisme, voire d’extrémisme par ses détracteurs, mais qui s’appuie pourtant sur une tradition philosophique millénaire.
Dans son nouveau livre, L’idée écologique et la philosophie : à la recherche d’un monde commun la philosophe française Laurence Hansen-Løve montre que loin d’être marginale, la pensée des militant·es et penseur·es écologistes d’aujourd’hui est le fruit d’une longue tradition philosophique, qu’elle retrace jusqu’à l’Antiquité grecque.
« Les écologistes ont très mauvaise presse », remarque-t-elle. « On les traite d’irrationnels, d’extrémistes, de violents, de communistes, on les présente comme des tyrans qui apeurent les gens avec l’apocalypse pour les forcer à abandonner la consommation. Mais c’est faux! »
Elle appelle plutôt à voir la pensée écologique comme un souci de respecter la nature, présent dans la pensée occidentale depuis ses tout débuts. « Pendant des siècles et des siècles, la plupart des philosophes ont appelé au respect de la nature, des animaux et du monde vivant. D’ailleurs de nombreux philosophes antiques étaient végétariens », rappelle-t-elle.
Reprendre sa place au sein de la nature
Or, ce respect pour la nature a été évacué de la pensée occidentale dominante depuis le 17e siècle, alors que la pensée de philosophes modernes et rationalistes tels que René Descartes s’est popularisée.
« Il y a une vision classique, que j’ai moi-même longtemps enseignée, qui veut que le propre de l’homme, ce soit de s’arracher à la nature. Qu’il est à l’image de Dieu, qui lui a confié la terre pour en faire usage », explique-t-elle.
Une vision du monde qui domine aujourd’hui à l’ère du consumérisme et de l’extractivisme, remarque la philosophe, mais qui aurait paru étrange autant aux philosophes d’autrefois qu’à ceux et celles d’autres cultures, comme les Autochtones des Amériques, qui ne se sont jamais placé·es en opposition avec la nature.

« La pensée écologique appelle donc surtout à renouer avec une certaine sagesse des anciens, à regarder à nouveau la nature avec bienveillance », remarque-t-elle.
Plus près de nous, des penseurs écologistes comme Hans Jonas ont poussé cette réflexion encore plus loin en argumentant qu’en ne respectant pas la nature, on manque non seulement à notre devoir envers les hommes et les femmes vivant aujourd’hui, mais également à ceux et celles qui suivront.
« Donc agir de façon morale envers les générations à venir implique de se soucier de la planète, de la nature, des êtres vivants, de la biodiversité, afin de transmettre à nos enfants une planète qui n’est pas dégradée », précise la philosophe.
À la fois résistance et non-violence
Tout au fil de son livre, la philosophe met l’accent sur la prudence : celle dont nos sociétés doivent faire preuve vis-à-vis de nos moyens techniques et de leur impact sur le reste du monde vivant, mais aussi celle dont doivent faire preuve les militant·es qui veulent changer les mentalités de leurs contemporain·es.
« J’ai eu plusieurs débats avec de jeunes écologistes qui se disent que les manifestations, les pétitions, les actions spectaculaires ont déjà été faites et que rien ne bouge. Qu’il faut passer à l’action violente. Ce n’est pas du tout mon point de vue », remarque-t-elle.
« La pensée écologique appelle donc surtout à renouer avec une certaine sagesse des anciens, à regarder à nouveau la nature avec bienveillance. »
Laurence Hansen-Løve
Elle présente plutôt une pensée écologique qui serait fondamentalement non violente. « Refuser de faire violence à la nature, c’est aussi refuser la violence envers l’animal humain », croit-elle. « Ce que nous devons faire, c’est d’entraîner un changement de mentalité pour que les gens comprennent que ça ne peut pas continuer comme ça. Je ne crois pas du tout qu’on puisse y arriver avec un renversement du pouvoir par la violence », remarque-t-elle.
Un tel changement peut selon elle être amené petit à petit, une action à la fois et en s’attaquant au déni dans lequel se plonge une partie de nos contemporain·es. « Les gens ne veulent pas nécessairement entendre et pensent que des choses comme arrêter de manger de la viande ou se passer de leur voiture est irréaliste, mais c’est loin d’être impossible. Il faut essayer de les en convaincre : en tant que philosophe on ne peut faire que cela », conclut-elle.