Une internationale décoloniale? Mais quelle idée!

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Une internationale décoloniale? Mais quelle idée!

Le mouvement indépendantiste québécois gagnerait à renouer avec son anticolonialisme solidaire de jadis.

Dire que le colonialisme traverse l’histoire du Québec et du Canada relève de l’évidence même. Il y eut d’abord le colonialisme français, puis le colonialisme britannique qui s’est par la suite métamorphosé en néo-colonialisme canadien.

Autrefois solidaire des luttes décoloniales et de libération nationale dans ce qu’on appelait alors le Tiers-Monde, le mouvement indépendantiste québécois s’est depuis au moins 25 ans fait l’allié de l’impérialisme américain (notamment suite aux attaques du 11 septembre 2001) et du colonialisme israélien, pour ne nommer que ceux-ci.

Existe-t-il même un « colonialisme québécois »? Nous sommes certainement, pour reprendre grossièrement le propos Dalie Giroux dans son ouvrage L’Œil du maître, des colonisateurs conquis.

Dans un tel contexte, il est essentiel de rappeler aux indépendantistes les origines révolutionnaires du mouvement, des Patriotes au Front de libération du Québec, en ajoutant bien sûr les luttes de nos frères et sœurs des Premiers peuples. Notre indépendantisme gagnerait à faire revivre ses liens historiques avec le mouvement décolonial international, encore bien vivant.

Mais plus tôt cette semaine, Richard Martineau invitait Julien Corona, du très subtil et très sioniste Centre des affaires israéliennes et juives (CIJA), pour dénoncer la tenue de la quatrième conférence Bandung du Nord, tenue à l’UQAM à la fin du mois de septembre.

Non, messieurs, la conférence Bandung du Nord n’est pas une machine à liquider les Blanc·hes.

Qu’est-ce que Bandung du Nord? C’est un événement international périodique, organisé exclusivement par des personnes non blanches, dont la première édition, en 2018, avait accueilli à Paris des conférencier·es tel·les qu’Angela Davis et Fred Hampton Junior, fils du Black Panther Fred Hampton, lâchement assassiné par le FBI en 1969.

Inspiré par l’historique conférence de Bandung tenue en Indonésie en 1955, l’objectif consiste à bâtir une « internationale décoloniale » au sein des pays du Nord global.

Lutter contre le colonialisme au sein même des sociétés colonialistes? Non, mais, quel scandale!

Discréditer un mouvement

Pourtant, à écouter parler nos deux trublions pendant les treize minutes de radio les plus pénibles de l’année, il s’agirait en fait d’un vrai nid d’antisémites et de mangeurs d’enfants blancs!

La tactique classique pour discréditer un mouvement – ou, dans ce cas-ci, un événement – consiste à l’essentialiser à partir de ses éléments plus problématiques.

Dans le cas qui nous occupe, Martineau et Corona ont passé la moitié de l’entretien à parler de la présence de Houria Bouteldja, une essayiste franco-algérienne et ex-figure emblématique des Indigènes de la République, rompue aux propos provocateurs et souvent taxée, parfois à tort, parfois à raison, d’antisémitisme et d’homophobie.

Bouteldja n’est pourtant qu’une seule sur la quinzaine de conférencier·es, parmi lesquel·les figurent également Nkosi Mandela (petit-fils du grand Nelson), la résistante mohawk Ellen Gabriel et la militante et politologue française Françoise Vergès, récipiendaire de la Légion d’honneur en 2010 (sous Sarkozy, mentionnons-le!) pour son travail sur la mémoire de l’esclavage.

Lutter contre le colonialisme au sein même des sociétés colonialistes? Non, mais, quel scandale!

Corona dénonce aussi la présence du professeur Joseph Massad de l’Université Columbia, qualifié de « pro-Hamas » pour avoir applaudi les attaques du 7 octobre.

Soit, c’est choquant. Et le Hamas ne fait certainement pas partie de la solution.

Mais c’est le propre des guerres de créer des camps qui soutiennent les parties belligérantes et nous laissons encore nos gouvernements et nos grands médias décider qui sont les gentils et qui sont les méchants. Ainsi, Corona ne vous parlera bien sûr jamais de David Weinberg, un dirigeant du CIJA qui, en avril 2023, avait comparé le bombardement de Gaza à la tonte de sa pelouse et avait traité les Palestinien·nes de « mauvaise herbe » et de « serpents ».

Et il se trouve que l’Occident, avec son impérialisme envers les pays du Sud global, est responsable de l’embrasement de la moitié de la planète. Ce que Mathieu Bock-Côté appelle un « impérialisme bienveillant ».

Bandung du Nord vise à bâtir une « internationale décoloniale » au sein des pays du Nord global.

La présence de ces conférencier·es controversé·es ne dément en rien la pertinence de Bandung du Nord et encore moins la nécessité d’un mouvement décolonial.

Non, messieurs, la conférence Bandung du Nord n’est pas une machine à liquider les Blanc·hes.

Ce serait même le contraire : c’est une invitation à renoncer au chemin qui nous mène, avec la montée des extrêmes droites en Occident et le soutien tacite de nos chancelleries au génocide palestinien, vers la barbarie – dans le sens où l’entendaient Cornelius Castoriadis et ses camarades de la revue Socialisme ou barbarie.

Nous devrions considérer ce qui s’en dégage, surtout les indépendantistes québécois.