Le « bon » et le « mauvais » féminisme

De nombreuses militantes craignent de ne pas en faire assez, écho de l’injonction sociale de perfection qui pèse sur les femmes.

Ces derniers temps, il est arrivé souvent qu’en discutant avec des amies ou des connaissances, l’une ou l’autre nous amorcions une phrase par la prémisse : « Je me sens comme une mauvaise féministe, mais… ».

Un tout petit avertissement que nous ne pouvons parfois pas réprimer et qui révèle la lourdeur de l’injonction à la perfection qui incombe aux femmes, jusque dans leur performance du militantisme.

De l’injonction de perfection à l’épuisement militant

Nous dénonçons depuis de nombreuses années les injonctions à la perfection qui touchent le physique des femmes, à qui on impose socialement une pléthore de diktats corporels comme la minceur, l’épilation, la lutte contre la cellulite, et j’en passe.

Des voix s’élèvent aussi de plus en plus pour remettre en question l’idée de la « superwoman », fantasme de femme parfaite qui jonglerait à merveille entre carrière, maternité et tâches domestiques, sans étouffer sous le poids de ces charges.

Mais cet idéal de perfection, il est aussi dirigé envers les féministes et les militantes qui ressentent souvent la pression de devoir lire et être en mesure de vulgariser tous les essais, de connaître les moindres pans de l’actualité sur le bout des doigts, de maîtriser et de se mettre constamment à jour sur l’ensemble des statistiques sur les iniquités de genres – le tout en s’assurant de réduire leur empreinte énergétique au minimum sans jamais faillir, car féminisme et écologie vont très souvent de pair.

Il est primordial de ne pas laisser la pression d’être parfaite nous paralyser.

Et quand la journée est finie, pour être une « vraie » ou une « bonne » féministe, il ne faudrait surtout pas s’intéresser à des éléments de culture associés aux femmes et qui sont considérés moins valables, moins intellectuels, parfois même « anti-féministes » (les téléréalités, les comédies romantiques, la mode, etc.).

Lorsqu’on voit à quel point on stagne ou recule sur certains enjeux sociaux, on se dit qu’on ne doit pas en faire encore assez. Mais viser ce parachèvement du féminisme est une éreintante utopie qui mène tout droit vers l’épuisement militant. C’est le serpent qui se mord la queue.

Nous sommes toutes la « bad » féministe de Roxane Gay

La publication de l’essai Bad féministe de Roxane Gay a permis, dans les dernières années, de mettre un mot sur ce sentiment d’auto-déception que nous ressentons face à nos agissements ou à nos goûts qui, selon nous, ne correspondent pas aux attentes de la « féministe idéale ».

Dans une récente entrevue accordée au balado Farouches, la journaliste et autrice féministe Judith Lussier avoue par exemple s’être récemment sentie comme une « mauvaise féministe » parce qu’elle trouve moins de temps pour s’informer comme elle le voudrait sur les enjeux sociaux et qu’elle ose donc moins émettre des prises de paroles militantes à propos de l’actualité.

Lorsqu’on voit à quel point on stagne, on se dit qu’on ne doit pas en faire encore assez.

Or, pour Gay, il est primordial de se pardonner de ne pas atteindre nos idéaux militants et de ne pas laisser la pression d’être parfaite nous paralyser. On peut embrasser le fait d’être des « bad féministes », d’être fièrement imparfaites.

Bien suffisant

Il faut dire que pullulent les prises de parole qui tentent ad vitam aeternam de faire croire que ça y est, nous avons perdu la boule, nous, les féministes. Le chroniqueur Richard Martineau, par exemple, s’est récemment livré à l’exercice (non sollicité) de (mal) « définir » le féminisme et, surtout, de pointer pourquoi les militantes sont selon lui en perdition (tiens donc!).

Certaines de ces voix voudraient nous faire croire que nous n’avons rien compris aux causes qui nous animent et que nous défendons, aux enjeux et aux injustices complexes que nous traversons, analysons, décortiquons et tentons de déconstruire depuis des décennies. Et elles aimeraient nous faire avaler que là où il y a risque d’agir imparfaitement, autant ne rien faire du tout.

Mais nous ne sommes pas dupes.

Délivrons-nous de ce paralysant sentiment d’obligation d’être en tout temps un parangon de féminisme, et réprimons l’envie de nous excuser de nous sentir parfois moins militantes lors de nos moments d’épuisement. Pratiquons une sorte « d’auto-féminisme » en faisant preuve d’un peu d’indulgence et de douceur envers nous-mêmes et répétons-nous qu’ensemble, nous en faisons assez.

Le mouvement féministe est déjà remarquable et puissant parce qu’il est mouvant. Il est évolutif, il est indocile, il est critique et auto-critique. Surtout, il est multiple. Et c’est bien suffisant.

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