C’est en 1967 que Noam Chomsky est réellement entré en scène en tant que militant et intellectuel public, engagé dans la lutte contre l’invasion et l’occupation du Viet Nam par un grand suzerain américain se disant fort préoccupé par l’avancée du communisme dans le Sud-Est asiatique.
Quelle idée saugrenue, en effet, que de vouloir se doter d’un régime politique souverain qui s’affranchissait alors de la vieille puissance coloniale française et qui, au plus profond de ses principes, cherchait aussi à briser les chaines de la servitude plus ou moins volontaire sous un capitalisme qui, à l’époque, entrait dans sa phase la plus débridée et la plus sauvage!
Vous ne me lirez certainement pas ici à louanger les saints mérites du petit père Staline, vous le savez, mais vous comprenez certainement ce que je cherche à dire. Les années 1960 étaient l’époque des grands mouvements de libérations nationales qu’on appelait « tiers-mondistes ». L’URSS – celle de Khrouchtchev, « déstalinisée » – en fut le grand commanditaire, de la Libye de Kadhafi en passant par Cuba, le Congo de Lumumba et bien sûr par le Viet Nam d’Hô Chi Minh.
Des pays, mais surtout des peuples qui disaient non à l’impérialisme occidental, sans nécessairement se constituer en province soviétique. Ils ont renversé des dictateurs brutaux, des rois-clients au service de l’occupant blanc, des crapules sanguinaires qui ordonnaient le massacre des combattant·es de la liberté du haut de leurs balcons de marbre et d’ivoire, des hommes de main des multinationales américaines et britanniques qui vendaient les richesses de leur pays à rabais.
Chomsky décrit le rôle des intellectuel·les comme un rôle de résistance, vu leur capacité accrue de voir à travers les mensonges.
En 1966, avec sa conférence intitulée « De la responsabilité des intellectuels » (parue en français chez Lux en 2023), Chomsky lançait officieusement, avec d’autres, le mouvement anti-guerre moderne, qui a par la suite fait boule de neige dans le monde occidental dans un contexte de Guerre froide.
Une telle conjoncture, aujourd’hui, revient en force, alors que les forces anti-militaristes ici et ailleurs sont visiblement épuisées, après vingt ans de contestation contre la « guerre au terrorisme ».
Résister, d’hier à aujourd’hui
Du génocide palestinien et à la guerre par procuration entre l’Ukraine et la Russie dont se rendent complices nos gouvernements, à la multiplication de conflits régionaux qui pourraient à très court terme se fusionner en Troisième Guerre mondiale, il redevient impératif de livrer une « guerre à la guerre » au nom de la paix et de la liberté des peuples.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Occident a glissé du mauvais côté de l’Histoire, au même titre que les autres impérialismes, qu’ils soient russe, chinois, ou autre.
Cela dit, les puissances occidentales demeurent à ce jour celles qui dominent le plus sauvagement leurs vassaux.
Ce sont encore majoritairement les multinationales occidentales qui saignent l’Afrique à blanc, au point où des officiers militaires maliens, burkinabés et nigériens se sont faits nécromanciens et ont rematérialisé le fantôme de Thomas Sankara. Le magazine Jeune Afrique consacre d’ailleurs sa une à Abdourahamane Tiani, le putschiste du Niger, avec un article qui le présente essentiellement comme un pion russe. Le portrait est plus nuancé que cela, évidemment. Remarquez, le même magazine, dans le même numéro, fait l’éloge du président rwandais Paul Kagamé.
En Amérique latine, c’est depuis Washington et Ottawa, notamment, que s’opère l’ingérence politique et économique dans les pays qui osent désobéir aux ordres des vieux maîtres.
Les puissances occidentales demeurent celles qui dominent le plus sauvagement leurs vassaux.
C’est le gouvernement de chambre de commerce de François Legault qui trépigne d’impatience d’ouvrir un comptoir à Tel-Aviv.
C’est Pierre Poilièvre, prochain premier ministre canadian qui, derrière son air niais de binoclard aux apparences inoffensives, ne se peut plus d’enfin pactiser avec Donald Trump et de déménager l’ambassade de notre succursale britannique nord-américaine à Jérusalem.
Et pour revenir à Chomsky, il décrit le rôle des intellectuel·les d’un pays comme un rôle de résistance, vu leur capacité accrue de voir à travers les mensonges politiques et les machinations propagandistes de la fabrique du consentement – du consentement à notre propre servitude, voire à notre propre anéantissement.
Ce n’est pas pour rien que les régimes au pouvoir et leurs alliés grand-médiatiques cherchent constamment à acheter le silence et la complaisance des intellectuel·les à coup de médailles, de tribunes prestigieuses et de fellowships dans des institutions au service de la classe dominante.
Voilà un cycle qu’il est plus qu’urgent de briser pour refonder un mouvement anti-guerre et anti-impérialiste fort, à commencer par chez nous!