Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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Les Canadien·nes détenu·es dans les prisons et les postes de police du pays ont beaucoup plus de chance de mourir prématurément que le reste de la population, selon les données récemment mises en ligne par le projet Tracking (In) Justice.

Depuis l’an 2000 au Canada, plus de la moitié (54,7 %) des décès de personnes détenues dont la cause est connue auraient pu être prévenus, selon les données compilées par Tracking (In) Justice, qui regroupe des chercheur·es de trois universités ontariennes ainsi que l’Association canadienne des libertés civiles. 

De plus, l’âge moyen des personnes décédées alors qu’elles étaient incarcérée est de 44 ans, soit à peine plus de la moitié de l’espérance de vie au pays, qui s’élève à 81 ans.

Une première au pays, la base de données compile les décès survenus dans les prisons fédérales et provinciales, les voitures et les postes de polices de partout au pays, les palais de justice, les centres de détention pour migrant·es, les centres de détention pour mineur·es ainsi que les institutions de psychiatrie légale.

Le groupe de recherche précise toutefois que la cause de 44,6 % des 2131 morts inventoriés leur est inconnue. « Ce n’est pas nécessairement que les autorités ne les connaissent pas, mais ils évoquent souvent la protection des données personnelles pour ne pas révéler ce type de détails », explique Jeff Bradley, chercheur associé au projet.

Malgré tout, l’équipe de recherche a pu identifier que les décès de personnes incarcérées sont anormalement souvent causés par des suicides (21,2 %) et des surdoses (14 %). « Ça témoigne de tout le désespoir vécu dans notre système carcéral », remarque le chercheur.

« On voit bien que ça ne marche tout simplement pas de demander aux gens chargés de garder captifs les prisonniers de s’occuper de leur santé.  »

Jeff Bradley, Tracking (In)Justice

De plus, la base de données met en évidence que de nombreuses personnes sont mortes en détention de causes médicales connues bien avant leur mort (12,3 %) et que 145 autres personnes (6,8 %) sont décédées suivant un problème médical imprévu qui n’a pas été traité à temps.

Cela met en doute la capacité des prisons de fournir aux détenu·es une aide médicale convenable, souligne Jeff Bradley.

« On voit bien que ça ne marche tout simplement pas de demander aux gens chargés de garder captifs les prisonniers de s’occuper de leur santé. C’est particulièrement vrai des personnes avec des troubles de santé mentale qui sont très judiciarisées et donc trop nombreuses en prison », remarque-t-il.

Présumé innocent·es, mais mort·es en détention

Par ailleurs, environ le quart des personnes décédées en détention n’avaient pas encore été reconnues coupables des crimes dont on les accusait au moment de leur mort.

En effet, 328 personnes (15 %) étaient détenues en attente de leur procès et 279 (13 %) étaient détenues par des policiers.

« Une petite partie des gens détenus par la police avaient tout de même été jugés parce qu’il s’agit de personnes libérées conditionnellement qui se sont fait prendre pour avoir brisé leurs conditions, mais c’est une minorité », précise le chercheur.

Un phénomène en croissance

Le nombre de décès dans le système carcéral semble en croissance, selon les chercheurs, qui appellent toutefois à la prudence dans l’interprétation de leurs résultats.

En effet, si 72 personnes sont mortes en prison en 2010, leur nombre a augmenté progressivement jusqu’à atteindre un sommet de 169 en 2021.

Si on prend toute la période couverte par la base de données (2000-2024), le nombre moyen de morts par année s’élève à 87, mais il grimpe à 118 si on ne se concentre que sur la période 2013-2023, ce qui suggère une importante augmentation.

On ne recense pour l’instant que 41 morts pour l’année en cours, mais les données pour la période 2022-2024 sont probablement incomplètes, puisque des demandes d’accès à l’information sont encore en attente, précise Tracking (In) Justice.

« Il faut comprendre que les données plus anciennes n’ont souvent pas été numérisées et ne sont pas nécessairement accessibles et que les données récentes sont très difficiles à obtenir, notamment parce que les enquêtes des coroners peuvent prendre jusqu’à sept ans à aboutir », remarque Jeff Bradley.

Aussi, le gouvernement s’est efforcé de réduire le nombre de personnes incarcérées au pays durant la pandémie de COVID-19. Inversement, la crise sanitaire a possiblement augmenté le nombre de décès en prison. La pandémie a donc fort probablement affecté les données les plus récentes, mais il est tout simplement trop tôt pour tirer cette conclusion, prévient Jeff Bradley.

En attendant, il espère que le travail de son équipe pourra continuer à porter fruit maintenant qu’il est disponible à toute personne qui s’intéresse au sujet. « Il y a plus d’informations que ce qu’on peut en tirer simplement par nous-même. Nous espérons que la communauté, les avocat·es et les autres gens qui se battent pour le droit des détenu·es iront creuser les données et faire leurs propres analyses », conclut-il.

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