Aurélia Crémoux Journaliste indépendante
Partager

Après l’offensive de l’Azerbaïdjan contre l’enclave arménienne du Haut-Karabagh en septembre dernier, environ 100 000 Arménien·nes ont fui. Depuis, de nombreux jeunes exilé·es essaient de s’intégrer en Arménie, notamment dans la capitale, Erevan. Face à une nouvelle réalité et à une situation économique difficile, portrait d’une jeunesse qui tente de se reconstruire.

De 1923 à 1988, alors que l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont des républiques socialistes soviétiques, le territoire du Haut-Karabagh, qui se situe entre les deux pays et qui est peuplé en grande majorité par des Arménien·nes, est indépendant.

En 1988, son rattachement à l’Arménie est voté par son gouvernement. Une première guerre éclate et le Haut-Karabagh (Artsakh, en arménien) proclame son indépendance en 1991, mais celle-ci n’est pas reconnue internationalement.

S’ensuit une guerre de quatre jours en 2016, puis de quarante-quatre jours en 2020, pendant laquelle l’Azerbaïdjan reconquiert un tiers du territoire. En septembre 2023, une nouvelle offensive de l’Azerbaïdjan défait les forces indépendantistes, consacre la mainmise du pays sur la région et provoque l’exil d’une centaine de milliers d’habitant·es vers l’Arménie voisine.

Diana Balughyan a 26 ans. Jusqu’en septembre dernier, elle vivait à Stepanakert, ancienne capitale du Haut-Karabagh. Quand elle a fui sa maison vers la frontière arménienne, elle a placé dans sa valise un de ses objets les plus précieux : sa caméra.

Après la perte de contrôle d’une partie du Haut-Karabagh par l’Arménie pendant la guerre de 2020, la photographe a vu certain·es de ses compatriotes se réfugier à Stepanakert, demeurée plus sûre. Elle prend alors conscience qu’à tout instant, cela peut aussi lui arriver. « J’ai commencé à vouloir me souvenir de tout », confie-t-elle. « Je quittais toujours la maison à pied, j’observais les moindres détails : un arbre, une fenêtre et je les prenais en photo… ».

Il faut dire qu’elle n’est pas la première de sa famille à vivre un tel exil. En 1990, son père avait déjà fui Bakou, en Azerbaïdjan, où il vivait jusqu’alors, pour échapper à la série de pogroms anti-arméniens qui a eu lieu à partir de 1988, alors que le pays était une république de l’Union soviétique. Il s’était alors réfugié à Stepanakert, où il a rencontré la mère de Diana.

« Tout ce qu’ils ont construit durant des années a disparu en une journée », se désole-t-elle.

Compter sur un soutien fragile

Au-delà du choc, les réfugié·es doivent reconstruire leur vie en Arménie, où le coût de la vie est bien plus élevé qu’au Karabagh.

Jusqu’au mois de mars dernier, le gouvernement versait un montant mensuel de 50 000 drams (125 $) à chaque réfugié·e pour les aider à couvrir leurs frais. Un montant jugé « inadéquat », en regard du coût de la vie à Erevan, où 40 % d’entre eux se sont réfugié·es.

Face à l’insuffisance de l’aide gouvernementale et aux nombreux besoins des réfugié·es, plusieurs associations locales et internationales ont pris le relais.

« J’ai connu plusieurs personnes qui ont décidé de quitter l’Arménie, car elles ne se sentaient pas chez elles. »

Diana Balughyan

Vardan Ghaplanyan est chargé du projet TUMO for Artsakh, qui a été lancé rapidement après l’offensive de l’Azerbaïdjan au Haut-Karabagh. « Le but était de fournir de l’aide aux adolescents de douze à 18 ans, précise-t-il. Que ce soit au niveau de l’enseignement, de l’aspect psychologique, des problèmes de santé, nous souhaitons être pour eux des sortes de mentors. »

Pour atteindre le maximum de familles, son équipe s’est notamment dotée de collecteurs de données grâce auxquels elle avait réussi à contacter 17 % des familles déplacées en juin dernier.

Faire face aux problèmes psychologiques

« Nous proposons également des formations aux parents pour les aider à soutenir leurs enfants psychologiquement et à surmonter leurs traumatismes, par exemple », ajoute Vardan.

Des problèmes psychologiques, de nombreux·ses adolescent·es en font les frais. Même si Nare Arushanyan arrive à aller de l’avant depuis qu’elle est venue s’installer à Erevan avec sa famille, ce n’est pas tous les jours facile. « Au moment de la guerre, je ne ressentais aucune émotion », se souvient-elle.

Durant le blocus du corridor de Latchine, qui relie le Haut-Karabagh à l’Arménie, elle aidait sans relâche sa communauté qui faisait face à des pénuries de médicaments et de nourriture. « De huit heures du matin à six heures du soir, on livrait à la population, à pied, une sorte de porridge arménien qu’on appelle kurkut », confie-t-elle.

« Tu n’as pas le choix de comprendre ce qui se passe autour de toi. »

Nare Arushanyan

Dès son arrivée à Erevan, Nare a dormi pendant plusieurs jours et a même subi une perte de mémoire. Tombée dans une forme de dépression, l’adolescente de seize ans se fait désormais accompagner par une « thérapeute de première ligne ».

Comme beaucoup de jeunes réfugié·es artsakhiotes, elle paraît plus mature que son âge. « Quand tu vis une guerre ou un blocus », confie-t-elle, « tu n’as pas le choix de comprendre ce qui se passe autour de toi et ça fait grandir plus vite. »

Vivre la chute du Karabagh, à distance

Vova Arzoumanian est scénariste et écrivain, et travaille à l’Institut de cinéma et de théâtre d’Erevan. Originaire de Chartar, au Karabagh, il est venu s’installer à Erevan en 2021 pour étudier le cinéma. « Mon but était de me former comme professionnel pour revenir ensuite vivre dans ma région natale », précise-t-il.

Mais son projet s’est effondré en septembre dernier.

La guerre, il l’avait déjà vue de ses propres yeux en 2020. Mais depuis le blocus du corridor de Latchine, commencé en décembre 2022, il n’a pas pu revenir dans sa maison natale. Pendant cette période, une partie de sa famille était restée là-bas et le manque de nouvelles régulières dû aux coupures d’électricité et au manque de réseau lui causait un grand stress.

« Toutes sortes d’informations circulaient et on ne savait pas ce qui était vrai ou non », se souvient-il. « À un moment, les Azerbaïdjanais racontaient que les Arméniens s’étaient cachés dans des forêts et des photos d’enfants décédés circulaient. »

Faire naître une vocation

Pendant cette période, Nare s’est mise à photographier tout ce qu’elle pouvait. Ses clichés lui ont d’ailleurs permis d’obtenir la troisième place du concours TUMOgraphy.

Depuis cette expérience marquante, elle rêve de devenir photojournaliste en zone de guerre et « d’amener l’attention sur les génocides » qui ont lieu à travers le monde.

« Au moment de la guerre, je ne ressentais aucune émotion. »

Nare Arushanyan

En attendant, puisqu’elle « va mieux psychologiquement », Nare compte bien profiter de son insouciance retrouvée. « Je vis mes dernières années d’adolescence, alors j’essaie d’aller dans des festivals, de me distraire et de vivre des choses de mon âge. »

Partir à l’étranger

Même si certain·es comptent rester en Arménie pour le moment, d’autres sont sur le point de quitter le pays.

Huri Zohrabyan Asryan est Canado-Arménienne. En 2021, alors qu’elle avait 25 ans, elle a quitté Montréal pour aller s’installer au Haut-Karabagh, le territoire où son père est né. C’est là qu’elle a rencontré Petros Asryan, un Artsakhiote qui est depuis devenu son mari.

Le jeune homme a grandi dans la ville de Chouchi, au Karabagh. « La vie y était merveilleuse », se souvient-il.

Mais en 2016, une guerre de quatre jours éclate, puis en 2020 a lieu une autre guerre de quarante-quatre jours. Cette dernière mène à la perte de contrôle de sa ville natale par le gouvernement séparatiste autoproclamé du Karabagh au profit de l’Azerbaïdjan.

« Il ne me reste plus rien de l’Artsakh, seulement des souvenirs. »

Petros Asryan

Alors qu’il a été soldat durant cette guerre, qu’il a vu des amis tomber au combat ou en revenir invalides, Petros subit un premier déplacement vers Stepanakert avec sa famille et s’y installe ensuite avec Huri.

En avril 2023, cela fait déjà plusieurs mois que le blocus du corridor de Latchine se poursuit. Fatigués des coupures de courant et des nombreuses pénuries, ils parviennent à quitter le Karabagh. Le couple s’installe alors dans une maison de famille, à Mrgavet, un village situé à trente minutes d’Erevan, en Arménie.

« Il ne me reste plus rien de l’Artsakh, seulement des souvenirs », se désole Petros.

Comme de nombreux·ses réfugié·es, il rencontre des difficultés depuis son arrivée en Arménie. « La vie est difficile ici, je n’ai pas de travail et je ne vis pas dans ma propre maison, car les loyers sont très élevés par rapport à Stepanakert », confie-t-il.

En juin 2023, le couple a lancé une procédure de parrainage pour que Petros obtienne la résidence permanente en vue de s’installer ensemble au Canada. « On veut fonder une famille dans un pays stable », confie Huri.

« Nos parents avaient déjà vécu la guerre des années 1990. Nous ne voulons pas que pour notre enfant, le cycle continue. »

S’intégrer, difficilement

Même si Diana Balughyan a observé beaucoup de solidarité et de compassion de la part des Arménien·nes, depuis son arrivée à Erevan, elle témoigne avoir entendu plusieurs personnes dire du mal des réfugié·es. « C’est simplement parce que ces gens ne nous connaissent pas qu’ils nous jugent », affirme-t-elle.

« J’ai connu plusieurs personnes qui ont décidé de quitter l’Arménie, car elles ne se sentaient pas chez elles. »

Puisqu’elle et son mari ont retrouvé un emploi à Erevan et sont sur le point de devenir parents, elle et il prévoient de rester dans la capitale. « On ne planifie rien, on vit au jour le jour », avoue Diana.

Envisager l’avenir

Petros Asryan espère que son dossier de résidence permanente aboutira durant l’été. Lui et Huri iront s’installer à Montréal, où se trouvent les parents de Huri. Ainsi, il pourra entamer le processus de francisation puis trouver un travail. Ce sera d’ailleurs la première fois qu’il ira à l’étranger. Mais l’espoir ne les quitte pas. « J’espère un jour pouvoir retourner au Karabagh et vous y inviter », confie Petros avec émotion.

Même s’il a des opportunités pour partir travailler à l’étranger, Vova veut rester en Arménie, « Les personnes du Karabagh et d’Arménie sont une seule nation », affirme-t-il. À travers son travail artistique, il souhaite contribuer à faire rayonner son pays et garde lui aussi l’espoir d’un jour pouvoir retourner vivre et travailler au Karabagh.

Depuis son arrivée à Erevan, Diana n’a toujours pas trouvé le courage d’ouvrir ses archives vidéos et photographiques. Elle se promet tout de même de les montrer à son enfant qui naîtra bientôt, comme son père lui racontait sa vie à Bakou à travers des photos qu’il avait emportées. « Chacun a sa propre version de l’histoire, alors je lui dirai ce que je considère être ma vérité. »

Ce reportage a été réalisé grâce à la bourse « Première pige à l’étranger » du Fonds québécois en journalisme international.

Récents articles

Voir tous