À Montréal, de très jeunes adolescent·es travaillent, sans garantie de salaire, pendant de longues heures, pour une entreprise de vente de chocolat, Ado-Actif. L’entreprise se donne des airs de « programme » visant à aider les jeunes en difficulté, mais selon les informations qu’a obtenues Pivot, il s’agit plutôt d’une entreprise à profit.
« C’est comme quand les jeunes vendent des produits avec l’école pour le financement d’activités. » C’est comme ça que Benjamin Lussier décrit d’emblée son entreprise de vente de chocolat, Ado-Actif, aux parents qui cherchent du travail pour leur enfant.
Sauf que ce n’est pas du tout le cas.
Il s’agit plutôt d’une entreprise privée profitant du travail des jeunes, qui n’ont parfois pas atteint l’âge minimal de quatorze ans pour travailler au Québec, et qui ne touchent qu’une fraction du prix de vente pour chaque tablette de chocolat vendue.
Lors d’une conversation téléphonique, dans le cadre de laquelle Pivot a prétexté être le parent d’un enfant en recherche d’emploi, Benjamin Lussier affirme que ses jeunes employé·es ne gagnent que 1,50 $ pour chaque tablette vendue au prix de 6 $.
Il dit aussi qu’Ado-Actif s’adresse aux jeunes de douze à seize ans.
Ces informations concordent avec celles qu’a obtenues Pivot auprès de jeunes qui travaillent ou ont déjà travaillé pour Ado-Actif.
Benjamin Lussier affirme que ses employé·es peuvent toucher jusqu’à 200 $ par journée travaillée. Pour atteindre cet objectif, un jeune devrait vendre plus de 133 tablettes de chocolat.
Pendant la période estivale, les jeunes sont sommés d’effectuer au moins trois journées de travail par semaine, détaille Benjamin Lussier.
Ces jeunes sont transportés par l’entreprise dans certains quartiers résidentiels de Montréal, ainsi que dans des parcs, où ils font du porte-à-porte et accostent des client·es potentiel·les. L’entreprise n’a toutefois pas de permis de l’Office de la protection du consommateur, pourtant nécessaire pour les commerçants itinérants.
Ils et elles présentent systématiquement une fiche plastifiée sur laquelle il est indiqué que les chocolats sont vendus dans le cadre d’un « programme conçu pour éloigner les adolescents des problèmes de la rue en proposant un travail, des activités récréatives et la réalisation de leurs rêves ».

Mais dans ses recherches, Pivot n’a trouvé aucun élément soutenant une quelconque visée caritative d’Ado-Actif. Au registre des entreprises, Ado-Actif est simplement enregistrée comme une entreprise individuelle.
Questionné par Pivot, cette fois à visage découvert, Benjamin Lussier dit que son entreprise, bien qu’elle ne soit pas à but non lucratif, « redonne au jeunes, le plus possible », citant notamment que les vendeur·euses touchent des bonus de performance et peuvent prendre part à des activités récréatives.
Le propriétaire défend que les activités d’Ado-Actif constituent une levée de fonds « dans la mesure où les jeunes font un salaire pour chaque chocolat vendu, et une partie des fonds finance des activités. »
« Il y a des semaines, on est allés au Buffet des continents », affirme-t-il. « Il y a un mois, on est allés à La Ronde et dans deux semaines, on s’en va à Arbre-en-arbre. »
Il défend que ses employé·es gagnent plus que le salaire minimum. Il affirme avoir lui-même travaillé comme vendeur de chocolat pour la compagnie Ado-Boulot lorsqu’il était jeune et avoir touché un taux horaire de 15 $ à 20 $ en commissions.
« C’est sûr que les jeunes qui viennent participer une ou deux journées, qui voient qu’ils n’ont pas les aptitudes pour vendre ou qui n’aiment pas faire le travail, ne vont pas faire d’argent parce qu’ils ne vont pas travailler sérieusement », soutient-il. « Ce n’est pas fait pour tout le monde. »
Un·e jeune qui travaille actuellement pour Ado-Actif a indiqué à Pivot avoir une expérience positive avec Ado-Actif et être satisfait·e de son salaire.
« On travaille beaucoup avec des jeunes qui viennent de milieux défavorisés de Montréal-Nord, Rivière-des-Prairies, Saint-Michel. » Il soutient que les jeunes qui ont travaillé pour Ado-Actif ont adoré leurs expériences.
« On devrait nous applaudir pour ce qu’on fait avec les jeunes », argumente-t-il. « On travaille avec des jeunes qui ne sont pas faciles à vivre, on leur apprend de belles valeurs. »
Ado… quoi?
Le modèle d’affaires d’Ado-Actif est la copie quasi conforme d’une autre entreprise de vente de chocolat, Ado-Boulot, qui semble avoir été active à partir de 2010 jusqu’en 2019.
Pas très étonnant, car Benjamin Lussier y était impliqué à titre d’actionnaire, aux côtés de plusieurs membres de sa famille, dont son père, Nicolas Lussier.
La nouvelle mouture, Ado-Actif, est enregistrée au seul nom de Benjamin Lussier.
Plusieurs informations récoltées par Pivot sur les réseaux sociaux montrent que Benjamin Lussier aurait travaillé à Ado-Boulot à titre de moniteur. Dans un commentaire laissé sous la fiche Google de l’entreprise, un·e utilisateur·trice dénonce son comportement auprès des jeunes et on lui reproche des pratiques non sécuritaires, en plus de critiquer le modèle d’affaires de l’entreprise.

Comme Ado-Actif, Ado-Boulot affirmait avoir une vocation sociale visant à « aider les jeunes ». L’entreprise avait comme modus operandi de transporter des enfants vers les quartiers sud de Montréal afin qu’ils et elles y vendent des chocolats. Les jeunes ne touchaient qu’une petite fraction du prix de vente et avaient accès à des activités récréatives, ainsi qu’à des bonus sous la forme de biens.
Sur le site Web d’Ado-Boulot – désormais hors d’usage, mais toujours accessible dans les archives de la Wayback Machine –, on peut voir des vidéos de voyages à Cuba et au Costa Rica auxquels semblent participer des jeunes en 2010, 2011, 2013 et 2014. Ces voyages sont étiquetés comme « immersions humanitaires », mais la description des activités s’apparente davantage à du tourisme.
Un nombre limité de jeunes semble y avoir participé. Des jeunes qui ont travaillé pour Ado-Boulot pendant cette période et qui ont accepté de se confier à Pivot sous le couvert de l’anonymat ont indiqué ne pas avoir été au courant que de tels voyages avaient été organisés.
Selon les informations qu’a obtenues Pivot, ce genre de voyage n’est plus offert avec Ado-Actif.
En 2014, Ado-Boulot avait fait l’objet d’une enquête de CBC qui avait révélé des tactiques de vente douteuses. Une fiche d’information destinée aux jeunes vendeur·euses recommandait entre autres d’insister auprès des client·es potentiel·les, même si ces dernier·es affirmaient être diabétiques.
En 2017, l’entreprise s’était présentée devant la Commission des transports après avoir accumulé plusieurs infractions dans la conduite d’une fourgonnette utilisée pour transporter les enfants.
Sur Google, la fiche d’Ado-Boulot indique que l’entreprise a été fermée de manière permanente. La page Facebook de l’entreprise, qui avait récolté plus de 2000 abonné·es et sur laquelle les administrateurs recrutaient des jeunes, semble ne pas avoir été active depuis 2019.
Bienfaisance à profit
« Si tu ne vends que dix chocolats en une soirée, tu ne te fais que 10 $ », explique Joseph*, qui a travaillé pour Ado-Boulot en 2012, alors qu’il n’avait que douze ans. À l’époque, il gagnait 1 $ par tablette vendue au prix de 5 $. En contrepartie, « eux gardent 40 $ ».
« Si on gagnait du pourboire, ils nous l’enlevaient », se souvient-il.
« À l’époque, je ne me sentais pas exploité, mais maintenant que j’ai grandi, je comprends que c’est 100 % de l’exploitation et que ça devrait être interdit », affirme Joseph*, qui est maintenant dans la mi-vingtaine. « Ils font travailler des jeunes sans contrat pendant environ quatre heures et t’es même pas sûr de gagner de l’argent. »
Pas moyen de savoir où allait cet argent, pas plus que la marge de profits effectuée par l’entreprise pour chaque barre vendue.
Dans une vidéo sur sa page Facebook, un des anciens propriétaires et administrateurs d’Ado-Boulot, Stéphane Lemieux, affirmait avoir fait « un chiffre d’affaires d’un million $ » par le biais de l’entreprise.
Une entreprise de fabrication de chocolats, vendus par Ado-Boulot, est également enregistrée au nom de Stéphane Lemieux.
« À l’époque, je ne me sentais pas exploité, mais maintenant que j’ai grandi, je comprends que c’est 100 % de l’exploitation et que ça devrait être interdit. »
Joseph*
L’enquête de CBC montrait aussi que 10 % des profits d’Ado-Boulot étaient remis à la Fondation d’adolescents en difficulté du Québec. Celle-ci a cependant été radiée en 2017, faute d’avoir produit des documents.
L’historique de la Fondation sur le registre des entreprises du Québec indique que les propriétaires d’Ado-Boulot, Stéphane Lemieux et Nicolas Lussier, y ont été respectivement vice-président et trésorier.
Par ailleurs, la mission de l’organisme correspondait beaucoup à celles d’Ado-Actif et d’Ado-Boulot : elle est décrite comme « l’aide aux adolescents ayant des difficultés et en leur offrant la réalisation de leurs rêves ».
Trop jeunes pour travailler
Ado-Actif fait travailler des jeunes dès l’âge de douze ans, mais depuis septembre 2023, les enfants de moins de quatorze ans ne peuvent plus travailler dans la grande majorité des entreprises au Québec.
La loi 19 sur le travail des enfants prévoit néanmoins certaines exceptions, notamment pour le gardiennage, la livraison de journaux, ainsi que pour les organismes à but non lucratifs considérés à vocation sociale ou communautaire et qui comportent peu de risques pour la santé et la sécurité.
En entrevue, Benjamin Lussier ne semble pas familier avec la loi, mais estime que les activités des jeunes pour Ado-Actif ne sont pas du travail. « J’en ai entendu parler », admet-il. « Mais nous, techniquement, on fait du porte-à-porte, on fait des levées de fonds, donc je ne sais pas si c’est considéré comme du travail. »
Pour bénéficier des exceptions et embaucher des enfants de moins de quatorze ans, un employeur doit remplir un formulaire de consentement parental de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST). Cette dernière n’a pas indiqué si Ado-Actif avait déjà soumis un tel formulaire.
« La loi encadre de manière assez importante le travail des jeunes », souligne Me Sophie Brochu, avocate spécialisée dans le droit du travail. « Ce sont de nouvelles dispositions qui sont entrées en vigueur depuis l’année passée, mais je pense qu’il y a une volonté réelle du législateur d’assurer qu’elles soient respectées. »
Elle note que les amendes prévues pour les infractions commises en lien avec le travail des jeunes ont doublé, allant jusqu’à 1200 $ pour une première infraction et jusqu’à 12 000 $ en cas de récidive.
Cependant, Me Brochu souligne que la loi n’a pas encore été interprétée devant les tribunaux, notamment en ce qui concerne la nature des exceptions prévues. « Potentiellement, il pourrait aussi y avoir des litiges sur la portée des termes. »
Par ailleurs, les travailleur·euses autonomes pourraient éviter d’avoir à se plier aux restrictions sur le travail des enfants. Benjamin Lussier n’a pas été en mesure d’indiquer si ses employé·es avaient été embauché·es à titre de salarié·es ou de travailleur·euses autonomes.
En 2019, le Tribunal administratif du travail avait rendu une décision à ce sujet concernant Ado-Boulot. L’entreprise soutenait qu’elle n’avait pas à inclure les jeunes vendeurs dans sa masse salariale, défendant qu’ils et elles étaient plutôt des travailleur·euses autonomes. Le juge avait décrété que ces dernier·ères étaient plutôt des salarié·es. C’est peu après cela que les activités d’Ado-Boulot semblent avoir pris fin.
La CNESST n’a pas voulu commenter le dossier d’Ado-Actif, rappelant « que chaque situation étant un cas d’espèce, une analyse approfondie des faits serait requise ». Elle n’a pour le moment pas indiqué si Ado-Actif ou Ado-Boulot avaient fait ou font actuellement l’objet d’enquêtes.
*Nom fictif