Du pouvoir et de la crédibilité

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Du pouvoir et de la crédibilité

Les voix des femmes marginalisées sont dépréciées à cause de leur position dans la hiérarchie sociale.

Après l’arrestation de l’homme d’affaires Robert Miller pour crimes sexuels, un autre milliardaire, Frank Stronach fait également face à des accusations d’agressions sexuelles et de viols, déposées par treize présumées victimes.

M. Stronach a parlé au journaliste de la CBC Mark Kelley, de l’émission Fifth Estate. Dans l’article qui relayait cette entrevue, l’une des présumées victimes a fait entendre sa voix. Elle a relaté le viol aux mains de Stronach qu’elle dit avoir vécu dans les années 1980, époque à laquelle elle travaillait aux écuries du milliardaire.

En 2015, elle avait fait une dénonciation aux forces de l’ordre. Ce n’est toutefois qu’en 2024 que les allégations ont été considérées par les autorités.

Comme c’est souvent le cas, lorsqu’une accusation est déposée contre un homme public et puissant, elle est rarement entendue. Ce n’est que lorsque plusieurs femmes dénoncent les agressions sexuelles que des accusations sont portées. Ce fut également le cas relativement aux crimes sexuels de Peter Nygard.

Le complexe de la crédibilité

Lorsqu’elles déposent des plaintes, les femmes sont confrontées au complexe de la crédibilité (credibility complex), un concept développé par la professeure de droit Deborah Tuerkheimer dans son livre Credible: Why We Doubt Accusers and Protect Abusers. Ce complexe comporte deux éléments : la « dépréciation de crédibilité » et « l’inflation de la crédibilité ».

La dépréciation de crédibilité se manifeste alors que les victimes de violences sexuelles – et plus particulièrement les victimes marginalisées – dénoncent des actes de violence. Tant le droit que la culture sont enclins à dévaloriser la dénonciation en provenance de ces victimes.

Quant à « l’inflation de crédibilité », elle réfère à la confiance injustifiée accordée aux personnes en position de pouvoir dans la société.

C’est la combinaison de ces deux éléments qui crée le complexe de la crédibilité, soit la prédisposition des décideurs à croire les agresseurs, souvent des hommes puissants avec une notoriété publique établie, au détriment des survivant·es, dont certain·es font partie des groupes marginalisés et qui souffrent d’un déficit de crédibilité sociale devant les instances décisionnelles.

Survivant·es marginalisé·es, subordonné·es et vulnérables

Les voix des femmes noires, racisées, autochtones, immigrées ou handicapées et des personnes s’identifiant comme LGBTQ+ sont dépréciées à cause de leur position dans la hiérarchie sociale.

Tant le droit que la culture sont enclins à dévaloriser la dénonciation en provenance de ces victimes.

Comme le constatait la professeure de droit Kimberlé Crenshaw, alors qu’elle analysait la situation des femmes noires, ces femmes vivent une situation intersectionnelle, soit un chevauchement d’identités et d’inégalités sociales, économiques et politiques.

Leur crédibilité est évaluée de manière inégale et arbitraire.

Droit et culture

Selon la professeure Tuerkheimer, la culture et le droit sont au cœur de l’évaluation de la crédibilité.

La culture définit un système de valeurs communes qui alimente le sens commun, c’est un élément du contexte social.

Une confiance injustifiée est accordée aux personnes en position de pouvoir dans la société.

Pour sa part, le droit ne se contente pas de refléter ou d’encoder ce qui est construit de manière normative dans les lois ou la jurisprudence, il intègre des éléments issus de la culture, ce qu’on tend à ignorer. Il participe tant à la formation et à la cristallisation des valeurs sociales qu’au sens commun.

La voix d’une victime ne pèse pas lourd dans la balance

Dans le cas de la victime alléguée de Frank Stronach, les enquêteurs ont ignoré pendant près de dix ans sa plainte. La voix d’une seule victime a été insuffisante, il a fallu une horde de survivantes pour que le système de justice se mette en branle.

On constate que le complexe de la crédibilité est au cœur du travail des enquêteurs chargés d’évaluer leur crédibilité. Ils ont le pouvoir de ne pas croire la version des faits des survivantes, de discréditer leurs témoignages, de les blâmer alors qu’elles sont pourtant les victimes, d’ignorer leurs souffrances et finalement de rejeter leurs dénonciations.

Lorsqu’une accusation est déposée contre un homme public et puissant, elle est rarement entendue.

L’évaluation des enquêteurs a des conséquences : elle crédite ou discrédite la personne qui offre un témoignage, ce qui non seulement a des effets dévastateurs sur la victime, mais laisse aussi le champ libre aux agresseurs.

Selon la professeure Tuerkheimer, « cela signifie que la plupart du temps, les allégations d’abus ne sont pas prises en compte et le statu quo est préservé » au détriment de la société.

Un silence de trente-cinq ans

La victime alléguée n’avait que 20 ans au moment du viol. Outre le crime indéfendable qu’est le viol, la nuit cauchemardesque qu’elle a subi, cette femme a perdu le sel de la vie, sa passion des chevaux.

Pendant 35 ans, elle a porté le secret de ce viol, malgré elle. Alors qu’elle a dénoncé le crime aux autorités, sa voix a été discréditée, conséquence grave de l’inaction policière.

Alors que j’étais chef de cabinet du sous-ministre du Bureau des pensionnats indiens, j’ai eu le privilège d’entendre des survivant·es âgé·es également de plus de soixante ans partager ces évènements tragiques qui ont détruit leur enfance et changé le cours de leur vie. À jamais, ces témoignages resteront gravés en moi. Toujours, je saluerai leur courage.

Comme le disait l’écrivain Sven Lindqvist dans son livre Exterminez toutes ces brutes!, en référant à la violence raciale et coloniale : « Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi, ce ne sont pas les informations qui nous manquent, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences. »

Cette citation devrait être notre mantra quotidien.