Bifan Sun Journaliste · Pivot
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Un rapport de Statistique Canada montre un taux de mortalité lié à la COVID-19 plus élevé chez les membres des Premières Nations et les Métis durant les deux premières années de pandémie. Plusieurs enjeux chroniques de santé publique en milieu autochtone sont soulevés. Les Premières Nations du Québec, quant à elles, parlent plutôt d’une réussite relative de leur côté : l’auto-détermination en aurait été la clé et les collaborations inter-gouvernementales d’égal à égal devraient se poursuivre de manière permanente, selon elles.

Quatre ans après l’éclatement de la pandémie de COVID-19, Statistique Canada a récemment publié un rapport examinant la mortalité attribuable à la COVID-19 chez les Premières Nations et les Métis vivant dans des logements privés à travers le pays.

Basé sur les données de 2020 et 2021, le rapport révèle que le taux de mortalité attribuable à la COVID-19 pour les membres des Premières Nations était 4,5 fois plus élevé que celui des non-autochtones, soit environ 86 décès contre 19 décès pour 100 000 habitant·es.

Parmi les membres des Premières Nations, le taux de mortalité était le plus élevé chez les personnes vivant dans une réserve, soit environ 135 décès pour 100 000 habitant·es.

Un des plus importants facteurs de risque serait la prévalence élevée des problèmes de santé chroniques pour les Premières Nations et les Métis. En effet, dans ce groupe, plus de la moitié des personnes décédées de la COVID-19 avaient au moins trois comorbidités au moment du décès.

Selon les auteur·trices du rapport de Statistique Canada, cette prévalence élevée des problèmes de santé chroniques est le résultat des répercussions continues de la colonisation, qui se traduit par de moins bonnes conditions socio-économiques, un moindre accès aux ressources et aux soins de santé, une infrastructure et des logements de qualité inadéquate, etc.

« La pandémie a mis en évidence les enjeux qui demeurent toujours […] et [doit] pousser les gouvernements à mieux travailler avec les communautés autochtones », affirme aussi Ioana Radu, professeure de l’École d’études autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, qui n’a pas contribué au rapport.

Mauvaises conditions des logements

Statistique Canada indique que les logements de taille non convenable et surpeuplés constituaient un facteur de risque de mortalité attribuable à la COVID-19 chez les Premières Nations et les Métis.

Depuis des décennies, de nombreuses communautés manquent d’infrastructures adéquates pour loger leurs populations. Dans le cas du Québec, un adulte sur dix et un enfant sur quatre vivent dans un logement surpeuplé, selon la dernière Enquête régionale sur la santé des Premières Nations publiée en 2018 par la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador (CSSSPNQL).

La distanciation et le confinement présentaient ainsi un défi pour de nombreux ménages, surtout pour les ménages multigénérationnels, qui sont fréquents chez les Premières Nations, rappelle le Dr Stanley Vollant, médecin-conseil en santé publique pour la CSSSPNQL.

Certaines communautés ont transformé des lieux offrant des services non essentiels en centres de confinement temporaires, tandis que d’autres n’en avaient pas les moyens, rapporte le Dr Stanley Vollant.

La même enquête a également révélé la prévalence des problèmes de qualité du logement : plus d’un adulte sur cinq affirme que son logement nécessite des réparations majeures et un quart signale la présence de moisissures. Ces proportions augmentent dans les communautés éloignées.

Dans son bilan, la CSSSPNQL souligne que ces conditions favorisent la transmission de maladies respiratoires et infectieuses, comme la tuberculose et la COVID-19. Elle indique d’ailleurs que « le sous-financement chronique, les obstacles à l’obtention de prêts et l’accès limité à des matériaux abordables […] contribuent à maintenir cet état de fait ».

« La pandémie a mis en évidence les enjeux qui demeurent toujours et doit pousser les gouvernements à mieux travailler avec les communautés autochtones. »

Ioana Radu, École d’études autochtones à l’UQAT

Méfiance à l’égard du système de santé

Selon le Dr Stanley Vollant, les répercussions de la colonisation et le racisme systémique fragilisent toujours la confiance des peuples autochtones envers le système de santé. Cela contribuerait à la détérioration de leur santé et aurait compliqué la lutte contre la COVID-19.

Certaines personnes « pourraient préférer être très malades que d’aller à l’hôpital. [Elles] ont peur de ne pas être traitées de façon équitable. [Cela] peut amener à des consultations très tardives, avec des taux de complication plus importants », explique le Dr Stanley Vollant.

Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, cette méfiance s’est manifestée surtout au niveau de la vaccination. « La perception de la vaccination a été très négative au début », se souvient le Dr Stanley Vollant. « C’est grâce aux interventions de multiples chefs et médecins autochtones qu’on a eu un taux de vaccination identique ou même des fois supérieur à la population générale [du Québec]. »

Ce sont également les chefs des Premières Nations qui ont pris l’initiative de mettre en place des mesures plus restrictives que le reste de la province, par exemple, la fermeture complète ou partielle des communautés aux non-résident·es.

D’après le Dr Stanley Vollant, ces mesures clés n’auraient pas eu le même impact si elles avaient été proposées par les gouvernements fédéral et provincial. Le fait qu’elles ont été dirigées par et pour les Premières Nations a permis de passer à côté de cette méfiance envers les établissements médicaux.

« L’auto-détermination est non seulement un droit fondamental, mais aussi un déterminant clé de la santé. »

CSSSPNQL

Résilience et auto-détermination

Selon un bilan de la première vague réalisé par l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), les Premières Nations du Québec ont recensé peu de cas et aucun décès n’est survenu à l’intérieur des communautés de mars à juillet 2020.

Dans son bilan des années pandémiques, la CSSSPNQL parle aussi d’une réussite relative dans le contexte du Québec. « Les Premières Nations ont fait bonne figure au chapitre du taux d’incidence, d’hospitalisations et de décès répertoriés, bien en deçà des prévisions initiales et des épidémies antérieures. »

Ces constats contrastent avec ceux de Statistique Canada.

Notons que les chiffres de la CSSSPNQL et ceux de Statistique Canada diffèrent en partie parce que ces derniers sont « normalisés » selon l’âge : c’est-à-dire qu’ils comparent la situation des Premières Nations et du reste de la population face à la COVID-19 en tenant compte du fait que la moyenne d’âge est généralement plus basse dans les communautés autochtones.

Il reste que selon le Dr Stanley Vollant, les expériences des communautés des Premières Nations dans la lutte contre les épidémies antérieures leur ont permis d’avoir une connaissance solide des facteurs de risque auxquels elles sont confrontées et de réagir rapidement face à la pandémie de COVID-19.

De nombreuses initiatives communautaires ont été recensées, par exemple la distribution d’équipements sanitaires et de paniers alimentaires, la communication d’information et d’outils à travers les réseaux sociaux, la radio communautaire et même le porte-à-porte, etc.

« Nos communautés ont toujours été très résilientes par le vivre-ensemble. L’important est de penser de façon collective et communautaire plutôt qu’individuelle. [Cette] valeur est encore très forte dans la culture des Premières Nations », souligne le Dr Stanley Vollant.

Ioana Radu estime que les initiatives communautaires représentaient un travail que les gouvernements fédéral et provincial ne sauraient pas assumer. « Ça démontre la capacité d’auto-gouvernance des Premières Nations », affirme-t-elle.

« Ce sont les communautés elles-mêmes qui sont les expertes de leurs enjeux, qui pourraient apporter des solutions culturellement sécuritaires qui répondent à leurs besoins. »

Comme la CSSSPNQL l’affirmait dans son bilan, « l’auto-détermination est non seulement un droit fondamental, mais aussi un déterminant clé de la santé ».

Le Dr Stanley Vollant tient à souligner également l’importance des efforts de collaboration inter-gouvernementale entre le fédéral, le provincial et les Premières Nations, « à la même table et sur le même pied d’égalité ».

Il cite en exemple la cellule stratégique de la nation innue, née dès mars 2020. Elle réunissait toutes les semaines des expert·es en santé, des partenaires fédéraux et provinciaux, ainsi que les chefs autour de la table pour développer des stratégies et partager des connaissances.

« J’espère que ça va être un modèle pour le futur au niveau des soins de santé chez les Premières Nations. Je pense qu’on pourrait réussir à diminuer des maladies chroniques, comme le diabète, la tuberculose, en faisant la même chose », affirme le Dr Stanley Vollant.

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