L’augmentation de l’itinérance, de la criminalité et de la consommation de drogues dans le quartier chinois inquiète certain⸱es résident⸱es du secteur et pose des défis de cohabitation. Des organismes communautaires dénoncent les discours qui excluent et criminalisent les plus vulnérables, soulignant que les problèmes de sécurité résident dans l’incapacité de la Ville à protéger les logements abordables du quartier.
L’irruption d’un homme nu et armé d’un couteau dans un appartement, la présence d’une personne itinérante endormie dans la cour d’un CPE et des traces d’incendie apparues dans l’alcôve du même CPE : des incidents survenus au cours du mois dernier dans le quartier chinois de Montréal provoquent de profondes inquiétudes chez certain⸱es résident⸱es de vives discussions autour des enjeux de sécurité et de cohabitation.
Début juillet, des résident·es du Complexe Guy-Favreau, un immeuble qui appartient au gouvernement fédéral, ont fait pression sur la Ville de Montréal pour que celle-ci démantèle le campement à proximité du bâtiment et arrête la distribution hebdomadaire de repas gratuits par Résiste à la rue, un organisme venant de l’extérieur du quartier chinois.
Des citoyen⸱nes comme May Chiu, qui défendent les personnes en situation d’itinérance, ont aussi été accusé⸱es par des résident·es de ne pas avoir le droit de s’exprimer sur les questions de sécurité dans le quartier chinois s’iels n’y habitent pas.
Au cours de l’année passée, certain⸱es résident⸱es et marchand⸱es du quartier chinois ont fortement exprimé leur sentiment d’insécurité à cause de la présence croissante des personnes en situation d’itinérance vivant des problèmes de santé mentale ou de dépendance aux drogues.
Mais Wawa Li, membre du comité Droit au logement et aménagement urbain de la Table ronde du quartier chinois, indique qu’il existe une importante asymétrie dans le débat actuel autour des enjeux de sécurité et de cohabitation.
En ce moment, on constate en effet que tant le discours public que les solutions mises en place par la Ville ciblent beaucoup les personnes les plus vulnérables.
« En tant que membres de la communauté du quartier chinois qui a été privée de ses droits et dont la sécurité a été négligée pendant des décennies, nous devons porter cet héritage et être solidaires. »
Jeunesse du quartier chinois
Retour en arrière
Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut remonter quelques mois en arrière.
Déjà, à la fin de l’année 2023, la Ville de Montréal avait fermé le refuge pour personnes en situation d’itinérance dans le Complexe Guy-Favreau. En réponse aux questions de Pivot, la direction des Affaires publiques de la Ville explique par courriel que « les locaux étaient désuets et demandaient des réparations majeures » et que le refuge « a dû être fermé ».
Lors de la fermeture du refuge, des navettes ont été prévues pour déplacer ses usager⸱ères vers un nouveau service situé dans Verdun. Mais la Société de développement social, qui opère le service, aurait constaté que seulement quelques usager⸱ères ont suivi du quartier chinois vers Verdun, rapporte la Ville.
D’après Estelle Mi, ancienne membre du Comité jeunesse du quartier chinois qui a manifesté contre la fermeture du refuge, plusieurs personnes en situation d’itinérance sont restées dans le quartier chinois et ont dû se débrouiller pour l’hiver à cause de problèmes logistiques. Et surtout, ces gens considéraient aussi le quartier chinois comme leur maison.
Alors que les résident⸱es du Complexe Guy-Favreau ont pu se sentir soulagé⸱es sur le court terme, les personnes en situation d’itinérance ainsi que les locataires d’une maison de chambre à proximité se sont trouvé⸱es confronté⸱es à des risques accrus en matière de sécurité, rapporte Samuel Vanzin, membre du comité Droit au logement et aménagement urbain.
En effet, d’après lui, suite à la fermeture du refuge, de nombreuses personnes en situation d’itinérance se sont réfugiées dans les espaces communs d’une maison de chambres sur la rue Clark. Celle-ci était depuis longtemps un lieu de consommation et de transactions de drogues, puisqu’elle se situe sur une rue dominée par de nombreux bâtiments abandonnés et que son ancien propriétaire n’en assumait aucune gestion.
Selon Samuel Vanzin, les locataires de cette maison de chambre sont majoritairement des personnes âgées et des travailleur⸱euses précaires. Marginalisé⸱es et souvent allophones, iels n’arrivent pas à s’exprimer publiquement sur les enjeux de sécurité.
Cette maison de chambre a été « un exemple incroyable d’à quel point les enjeux de sécurité urbaine [placent] certains groupes de personnes contre d’autres » au détriment des plus vulnérables, commente Samuel Vanzin.
« Les discours plus touristiques ou plus commerciaux (…) ont vraiment une grosse voix présentement. On ne se rend pas compte que cette lumière-là (…) fait une grosse ombre, puis cette ombre-là, ce qu’elle contient, ce sont tous des gens marginalisés. »
Wawa Li, Comité Droit au logement et aménagement urbain
Et après la fermeture du refuge, depuis le printemps de cette année, les résident⸱es du quartier chinois ont signalé une augmentation de l’itinérance.
En effet, lorsqu’on marche dans le quartier aujourd’hui, surtout dans les rues moins fréquentées par les touristes et dominées par des bâtiments et terrains abandonnés, on constate la présence de nombreuses personnes en situation d’itinérance. Beaucoup sont des personnes racisées et autochtones. Certaines semblent souffrir de problèmes de santé mentale ou être intoxiquées.
Solutions policières
Par ailleurs, des résident·es ont également demandé de renforcer la présence policière dans le quartier chinois. Lors du passage de Pivot, les agent·es étaient omniprésent·es dans le quartier.
Par courriel, la Ville confirme que « le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et l’équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (ÉMMIS) [composée d’intervenant·es civil·es] sont très actifs sur le terrain » et que « deux agents de liaison sont dédiés à temps plein […] pour travailler avec le SPVM et les partenaires en itinérance afin de référer les personnes [itinérantes] vers des services d’hébergement ».
Dans une récente campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux, le Comité jeunesse du quartier chinois et le comité Droit au logement et aménagement urbain dénoncent que les policiers ainsi que les escouades mixtes « causent souvent plus de ravages et excluent les communautés sans domicile fixe ».
Les deux comités qualifient les solutions de l’administration municipale de « solutions pansements » et soulignent que les problèmes de sécurité du quartier chinois s’inscrivent dans des enjeux plus larges de sécurité urbaine et exigent des solutions systémiques et à long terme.
Disparition des maisons de chambres
Pour les deux comités de la Table ronde du quartier chinois, la solution aux problèmes d’itinérance passe beaucoup par le logement accessible, mais les mesures en ce sens dans le quartier chinois sont loin de suffire à régler le problème.
« C’est rare que les gens font la connexion entre la sécurité urbaine et la sécurité du logement, mais ça a un lien absolument direct », affirme Wawa Li.
« C’est ça que notre travail essaie de mettre à l’avant [contrairement aux] discours plus touristiques ou plus commerciaux. Eux, ils ont vraiment une grosse voix présentement. On ne se rend pas compte que cette lumière-là, elle fait une grosse ombre, puis cette ombre-là, ce qu’elle contient, ce sont tous des gens marginalisés », critique Wawa Li.
Le comité Droit au logement et aménagement urbain souligne que les maisons de chambres, qui étaient autrefois répandues dans le quartier chinois et gérées par des associations familiales, sont en train de disparaître à une vitesse alarmante à cause de la spéculation. Samuel Vanzin estime qu’en moins de deux ans, 26 chambres abordables ont été vidées ou démolies, en temps de crise du logement, dans ce petit quartier.
Une maison de chambres est un logement constitué de chambres individuelles et d’espaces communs partagés. Elles servent souvent de dernière option de logement abordable pour les personnes à faible revenu, comme les travailleur·euses précaires et les personnes âgées bénéficiant de petites pensions.
Le mois dernier, une maison de chambres qui hébergeait dix locataires était vidée de ses habitant·es, rapporte le comité Droit au logement et aménagement urbain.
Le propriétaire aurait demandé aux locataires de libérer leur chambre à des fins de rénovation, sans avoir fourni un avis de réparation ou d’amélioration majeure qui informe de la durée de l’évacuation temporaire et de l’indemnité offerte, comme l’exige la loi. N’étant pas sensibilisé·es à leurs droits, plusieurs locataires sont parti⸱es, ce qui arrive très souvent dans le cas du quartier chinois, raconte May Chiu, coordonnatrice générale de la Table ronde du quartier chinois.
Wawa Li dit avoir appris que le propriétaire aurait l’intention de convertir la maison de chambres en condos, ce qui est à l’encontre de la loi. En 2020, six arrondissements de Montréal, dont Ville-Marie, où se trouve le quartier chinois, ont adopté un règlement qui interdit la conversion des maisons de chambres en habitations d’autre type.
D’après la Ville de Montréal, l’application du règlement par l’arrondissement repose notamment sur le contrôle des permis de construction, transformation et démolition en amont des travaux, ainsi que sur l’inspection en cas de signalement de non-conformité.
Cependant, pour Samuel Vanzin, étant donné que la plupart des maisons de chambres du quartier chinois ne sont pas certifiées, il est difficile d’assumer une surveillance vigilante et continue. Il critique l’attitude laxiste de la Ville en matière de certification des maisons de chambres.
Quant à la maison de chambre où se déroulent des transactions de drogues, le bâtiment a été vendu à une entreprise privée en février 2024, après avoir été sur le marché pendant environ deux ans.
Samuel Vanzin déplore que la Ville n’ait pas exercé son droit de préemption sur cette propriété, malgré sa promesse de protéger les maisons de chambres et les multiples avis du comité Droit au logement et aménagement urbain. Cela aurait pourtant permis une meilleure gestion et une meilleure protection des locataires, estime le comité.
La Ville explique qu’elle n’avait pas inscrit l’immeuble avant sa mise en vente de manière à pouvoir exercer son droit de préemption.
« C’est rare que les gens font la connexion entre la sécurité urbaine et la sécurité du logement, mais ça a un lien absolument direct. »
Wawa Li
Bâtiments abandonnés
Les nombreux bâtiments abandonnés sur la rue Clark constituent aussi une préoccupation majeure pour la communauté du quartier chinois.
La Ville a acheté deux de ces bâtiments dans le but de développer du logement social. Mais depuis l’achat du premier bâtiment il y a une dizaine d’années, aucune rénovation n’a encore été effectuée.
D’après les informations dont dispose Samuel Vanzin, ces deux bâtiments sont séparés par un autre bâtiment abandonné qui n’est pas mis en vente et la Ville attendrait de pouvoir l’acheter pour faire un projet de logements sociaux d’envergure et financièrement viable.
Interrogée à ce sujet, la Ville se contente de répondre que la négociation se poursuit avec le propriétaire du bâtiment en question.
En attente de nouvelles depuis plus d’un an, les membres du comité Droit au logement et aménagement urbain ont l’impression que cette négociation n’aboutira à rien et qu’ils seront obligé·es d’aller chercher le soutien du public pour continuer à faire pression sur le propriétaire de l’immeuble.
Discours alternatif
Wawa Li rappelle qu’il faut s’attaquer aux discours qui parlent « de désordre et de crime » et qui pénalisent les personnes en situation d’itinérance en plus de détourner notre attention des acteurs qui ont les moyens de changer la situation.
Ces discours « sont présentement une des armes [de ceux] qui demandent plus de police. C’est important d’avoir des contre-discours. S’il n’y a pas cette éducation populaire, on va vraiment perdre tous ces logements abordables et mettre plus de gens dans la rue. »
Elle craint que ces discours qui misent sur le sentiment d’insécurité rejoignent les résident·es à faible revenu et les aîné·es, « qui vont devenir les porte-paroles de ceux qui demandent plus de police. C’est une contradiction, car ce seront les premiers à se faire expulser si le quartier se gentrifie. »
Wawa Li rappelle que c’est à travers le même processus que les discours sinophobes se sont construits à travers le temps et ont conduit à l’exclusion et à la marginalisation de la communauté chinoise.
Dans sa récente campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux, le Comité jeunesse du quartier chinois a également exprimé cette position. « Nous demandons aux membres de la communauté de réfléchir à des solutions qui valorisent la solidarité les uns avec les autres, comme alternatives aux solutions divisionnistes. En tant que membres de la communauté du quartier chinois qui a été privée de ses droits et dont la sécurité a été négligée pendant des décennies, nous devons porter cet héritage et être solidaires avec les personnes les plus touchées par la négligence et la marginalisation systémique aujourd’hui. »