Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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Les travailleur·euses d’entrepôts de l’entreprise de commerce en ligne Amazon peinent souvent à faire valoir leurs droits, d’autant plus qu’iels sont majoritairement des personnes immigrantes. Par contre, une partie d’entre eux et elles peuvent désormais compter sur l’appui de leur syndicat pour améliorer leur situation.

Les 16 et 17 juillet derniers, alors que bien des Québécois·es comptaient leurs dernières heures de travail avant de profiter des vacances de la construction, les travailleur·euses d’Amazon vivaient une des journées de travail les plus intenses de l’année en raison de la l’événement Prime Day, lors duquel l’entreprise offre d’importants rabais.

Un travail très dur qui mène souvent à des blessures, selon Wesley Marceau, vice-président du comité de santé et sécurité d’un entrepôt lavallois d’Amazon. « En une semaine, on a le taux de blessure qu’on est supposé avoir en une année, c’est terrible », remarque-t-il.

Pour cette raison et pour tenter d’obtenir un salaire qui serait à la hauteur de leurs efforts, les 250 employé·es de cet entrepôt ont récemment formé le premier syndicat d’employé·es d’Amazon au Canada, affilié à la CSN.

Celui-ci est officiellement reconnu depuis le mois de mai et il vient tout juste, le 23 juillet, de déposer ses demandes pour la négociation de la toute première convention collective.

La meilleure protection pour les travailleur·euses vulnérables

L’arrivée du syndicat est plus que bienvenue dans ce secteur, remarque Manuel Salamanca Cardona, chercheur associé au Groupe interuniversitaire et interdisciplinaire de recherche sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS).

« Les entrepôts sont un secteur très stratégique pour l’économie du Québec, et même du Canada, qui emploie presque exclusivement des personnes issues de l’immigration, dont plusieurs demandeurs d’asile », souligne-t-il.

En effet, selon une recherche à laquelle il a participé, environ 85 % des employé·es des entrepôts d’Amazon situés dans la région de Montréal seraient récemment arrivés au Canada.

« En une semaine, on a le taux de blessure qu’on est supposé avoir en une année, c’est terrible. »

Wesley Marceau

Une situation à l’origine de toute sorte de difficultés lorsque les travailleurs précaires ou peu familiers avec le système québécois doivent faire reconnaître leurs droits. C’est notamment le cas lorsque vient le temps d’être indemnisé·e en cas de blessure.

« On s’entend, même si tu es né ici et que tu parles parfaitement en français, c’est souvent très difficile de s’y retrouver avec toute la bureaucratie de la CNESST [Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail] », remarque Félix Trudeau, président du syndicat de l’entrepôt de Laval.

« Pour la majorité de nos collègues, pour qui c’est souvent le premier emploi au Canada et qui ne savent même pas ce qu’est la CNESST, c’est encore moins évident. Surtout qu’Amazon conteste les demandes d’indemnisation dès qu’on leur donne l’occasion de le faire », poursuit-il.

Solidaires devant le rythme de travail

L’arrivée du syndicat pourrait aussi permettre aux travailleur·euses d’Amazon d’obtenir une meilleure compréhension des critères qui dictent leur rythme de travail, souvent effréné. « Les travailleur·euses se font imposer une cadence et peuvent perdre leur emploi si elle n’est pas respectée, mais sans savoir exactement la marque à atteindre », précise Manuel Salamanca Cardona. 

Cet enjeu est particulièrement important parce que le tempo décidé par les algorithmes de la compagnie entraîne à la fois des blessures et de la détresse psychologique chez les employé·es qui le subissent, explique le chercheur.

Cette façon de faire devient une forme de harcèlement psychologique, car elle place les personnes qui la subissent dans la crainte d’être renvoyées au moindre faux pas. « Toutefois, le harcèlement ne vient pas d’une personne, mais plutôt de l’encadrement technologique. Une situation très difficile à démontrer, surtout avec les moyens déployés par la CNESST », remarque-t-il.

« Pour nous, le problème, c’est surtout que ça nous semble arbitraire. Oui, il y a des marqueurs de performance, mais on n’a pas l’impression que c’est appliqué systématiquement à tout le monde de façon égale », dénonce Félix Trudeau.

« Le harcèlement ne vient pas d’une personne, mais plutôt de l’encadrement technologique. »

Manuel Salamanca Cardona

Cette situation est particulièrement stressante pour les personnes dont le statut migratoire dépend de leur emploi, poursuit Manuel Salamanca Cardona. D’autant plus que bon nombre d’employé·es d’Amazon n’atteignent jamais la permanence, ajoute Félix Trudeau.

« Au Québec, une probation, c’est trois mois, mais Amazon utilise des pratiques qui repoussent la limite toujours plus loin. Ça n’a pas de bon sens, c’est vraiment quelque chose qu’on veut aborder avec le syndicat », remarque le président.

En plus des améliorations en santé et sécurité et de la normalisation de l’accès à la permanence, le syndicat demande aussi d’élargir les assurances collectives, d’accroître les congés et de rehausser le salaire. Celui-ci est actuellement à 21,50 $ de l’heure en moyenne, alors qu’il peut atteindre 30 $ dans d’autres entrepôts syndiqués, selon la CSN.

« On veut des conditions à la hauteur de nos efforts, donc que notre travail soit justement compensé », résume Félix Trudeau.

Un nouveau départ

En attendant que les négociations portent leurs fruits, les syndiqué·es rapportent déjà un changement dans le rapport de force avec la direction.

« Les boss sont devenus plus gentils et plus conciliants avec les employés depuis l’accréditation [du syndicat] », remarque Wesley Marceau.

« On veut des conditions à la hauteur de nos efforts, donc que notre travail soit justement compensé. »

Félix Trudeau

Il constate aussi que le moral des employé·es est vraiment meilleur sur le plancher de l’entrepôt dans les derniers mois. « Même ceux qui n’avaient pas signé leur carte sont maintenant excessivement joyeux, on est vraiment soudés », observe-t-il.

« On pourrait penser qu’avec près de 90 % de nouveaux arrivants nous aurions de la difficulté à nous entendre et à nous comprendre, mais on a vraiment une belle communauté, parce qu’au final, on vit tous les mêmes conditions de travail », souligne Félix Trudeau.

« Il reste beaucoup de choses à faire, mais c’est vraiment le début de quelque chose d’historique », conclut le président du syndicat.

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