À la veille de la Journée de l’émancipation, il est important de parler du rire comme d’une stratégie de survie des esclaves. Cet héritage qu’est le rire est un outil de communication complexe. On ne peut prendre le rire de Kamala à la légère.
Alors que j’occupais une position de pouvoir, on a diabolisé mon rire. Tout peut être utilisé pour déshumaniser une femme noire. Vous conviendrez avec moi qu’il est pour le moins curieux que même le rire d’une femme noire puisse être associé à la violence.
Dans le cas de la vice-présidente Kamala Harris, Donald Trump, afin de la décrédibiliser, caractérise son rire. « Je l’appelle “Laughing Kamala”. Vous l’avez entendue rire? Elle est folle. On peut déduire beaucoup de choses sur quelqu’un à son rire. Elle est folle, cinglée! »
La fonction du rire
Les études démontrent que le signal vocal qu’est le rire a notamment pour fonction « d’éviter que le jeu tourne à la violence », ou encore que la joute politique tourne à la violence.
Dans les situations inconfortables ou anxiogènes, le rire servirait à convaincre les autres (ou à se convaincre soi-même) qu’« il n’y a rien là ». Est-ce possible que la vice-présidente, qui a souvent été la première femme racisée dans des espaces blancs, ait vécu de telles situations où le rire s’avérait nécessaire?
Le rire augmente la production naturelle d’opioïdes dans plusieurs zones du cerveau, c’est une forme de récompense. Il diminue le seuil de perception de la douleur.
« Le sentiment de bien-être qui en résulte est […] puissant », affirmait le neuro-scientifique Fausto Caruana à Québec Science. On le savait, rire, c’est bon pour le moral.
Comme le disait la poète Maya Angelou : « Riez autant que possible, riez toujours. C’est la chose la plus douce que l’on puisse faire pour soi-même et pour ses semblables. »
La complexité du rire chez les femmes noires
Le rire occupe une place importante dans l’œuvre de Maya Angelou. Dans le cadre d’une entrevue avec PBS, concomitante au lancement du documentaire portant sur sa vie, elle soulignait la fonction du rire, qui pour les Noir·es est assimilable au port d’un masque.
Pour les femmes noires, il fallait « sourire et supporter la situation, supporter l’insupportable ».
« Le masque est le double visage que les Noir·es devaient avoir pour survivre dans le pays », dit-elle aussi.
Cette notion de masque n’est pas sans rappeler le premier ouvrage de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, ouvrage qui décrit les effets du racisme et du colonialisme sur l’humanité des Noir·es. Fanon parle de l’objectivation des Noir·es, but du racisme. Le rire, pour sa part, une des caractéristiques de l’humanité, est utilisé comme un masque protecteur face à un monde hostile, face aux espaces blancs où la présence des Noir·es est suspecte.
Cette horreur que sont le racisme et ses conséquences est bien encapsulée dans le poème « When I Think About Myself » de Maya Angelou, où le rire est un instrument de survie. Ce poème a été écrit après que la poète ait observé une femme noire dans l’autobus qui marquait sa détresse par le rire.
Quand je pense à moi,
Je meurs presque de rire,
Ma vie n’a été qu’une immense blague,
[…]
Je ris tellement que je m’étouffe presque,
Quand je pense à moi.
Soixante ans dans le monde de ces gens,
L’enfant pour qui je travaille m’appelle fille,
Je dis « Oui madame » par souci du travail.
Trop fière pour plier,
Trop pauvre pour se briser,
Je ris jusqu’à en avoir mal au ventre,
Quand je pense à moi.
(Traduction libre)
Et preuve que le racisme a toujours sa place au soleil, Maya Angelou avait anticipé les coups de Donald Trump à l’égard de la vice-présidente Harris dans son poème rempli de lumière et d’espoir « Still I Rise » :
Vous pouvez me rabaisser pour l’Histoire
Avec vos mensonges amers et tordus,
Vous pouvez me traîner dans la boue
Mais comme la poussière, je m’élève encore,
[…]
Voulez-vous me voir brisée?
La tête et les yeux baissés?
Les épaules tombantes comme des larmes.
Affaiblie par mes sanglots émus.
Est-ce mon dédain qui vous blesse?
Ne prenez-vous pas affreusement mal
De me voir rire comme si j’avais des mines
d’or creusant dans mon jardin?
Vous pouvez m’abattre de vos paroles,
Me découper avec vos yeux,
Me tuer de toute votre haine,
Mais comme l’air, je m’élève encore.
[…]
En laissant derrière moi des nuits de terreur et de peur
Je m’élève
Vers une aube merveilleusement claire
Je m’élève
Apportant les présents que mes ancêtres m’ont donnés,
Je suis le rêve et l’espérance de l’esclave.
Je m’élève
(Traduction d’Olivier Favier)
Ainsi, Kamala Harris ne s’élève pas seulement pour elle, mais pour toutes celles qui la suivront.