Diamond Yao Journaliste indépendante
Partager

Le collectif Soft Gong, composé de personnes francophones adoptées de la Chine qui vivent au Québec, lance son guide de retour aux origines. Nous avons discuté avec le collectif et une personne adoptée chinoise à propos des conséquences de l’adoption internationale, de la conception du guide et de l’impact d’une telle ressource.

Un soir d’été, le 18 juillet dernier, la salle principale de La Centrale galerie Powerhouse est bondée de personnes adoptées chinoises qui assistent au lancement d’un guide du collectif Soft Gong qui a pour but de les aider à planifier et à vivre un voyage en Chine pour renouer avec leurs origines.

L’équipe qui a créé le guide a voulu que celui-ci soit ludique et agréable à utiliser pour ajouter de la légèreté à un sujet qui peut souvent être très difficile émotionnellement. « Pour ne pas rendre le tout vraiment très lourd et vraiment trop déprimant [on s’est inspiré de la structure] d’un magazine », affirme Anne-Julie Robitaille, une des créatrices du guide. Les lecteur·trices peuvent « faire un petit bingo ou faire un petit test de personnalité, comme les horoscopes qu’on trouve dans les magazines ».

Le guide est séparé en trois sections – avant le voyage, pendant le voyage et après le voyage – qui regorgent de conseils pratiques pour bien réussir son périple. Entre autres, il explique aux lecteur·trices comment obtenir un visa pour rentrer en Chine et comment effectuer des démarches pour visiter leur orphelinat d’adoption. Il contient aussi des témoignages de personnes qui ont déjà effectué le voyage.

Le collectif invite également le public à soumettre des idées pour améliorer leur guide à la suite de leurs propres voyages de retour aux origines, pour le garder à jour.

Guérir et se retrouver

Pour Dédé Chen, une des rédactrices du guide, retourner en Chine est une manière d’échapper au racisme systémique et à l’invisibilisation qu’elle subit au Québec.

Ayant grandi au Saguenay–Lac-Saint-Jean dans une famille blanche et un environnement blanc et homogène, elle s’est retrouvée très isolée. « Je pense que pour certain·es adopté·es, le fait d’avoir été adopté en région rajoute encore un niveau de violence ou d’intensité à cette réappropriation identitaire », affirme-t-elle.

Déménager à Montréal, où se trouve une grande communauté asiatique, lui a permis de soigner un peu ces blessures, mais ce n’était pas assez. Donc en 2014, à l’âge de 18 ans, elle est retournée en Chine pour la première fois depuis son adoption.

« Ça ne s’est pas bien passé », explique-t-elle. « Dix ans [plus tard], aujourd’hui, je garde des conséquences, des séquelles, des marques du voyage. »

Écrire le guide a été une façon pour Dédé Chen de laisser un héritage aux autres personnes adoptées pour que celles-ci puissent bénéficier du soutien qu’elle n’a pas reçu.

Car malgré sa mauvaise première expérience, elle a pu retourner en Chine par la suite et croit fermement qu’un voyage bien planifié peut être très guérisseur pour plusieurs adopté·es. « Chaque fois que je vais en Chine, j’ai vraiment une meilleure santé mentale quand je regarde dans la rue », explique-t-elle. « Donc ça a aussi pour moi un effet thérapeutique. »

De son côté, Anne-Julie Robitaille a voulu retourner en Chine pour trouver des réponses à sa vie avant son adoption. Mais c’est lorsqu’elle a atterri en Chine qu’elle a été confrontée très brutalement aux incertitudes de son passé.

« En Chine, on me demandait d’où je venais, qui j’étais, de quel pays je venais. Et là, les gens des fois me proposaient une identité, me lançaient un peu des étiquettes », explique-t-elle. Même lorsqu’elle essayait d’expliquer son adoption, on continuait de douter de son identité.

« Des fois, quand tu sais [qui tu es] c’est comme si tu t’en fous que les gens doutent. […] Le problème, c’est que moi, je n’ai pas la réponse, je ne peux pas te [contredire] si tu me dis “non, t’as pas l’air Chinoise, t’as l’air de X” », explique-t-elle. « Moi, je ne peux rien dire après ça. »

« Je commence à penser “peut-être”, et c’est ce “peut-être”, des fois, qui est un peu déroutant, justement, de ne pas avoir de réponses fixes auxquelles on peut se raccrocher. Je pense que des fois, ça peut porter quelqu’un à vouloir chercher ces réponses. »

Se réapproprier son pouvoir

Pour Marilyn Butler, qui prévoit de retourner en Chine en décembre, ce guide n’aurait pas pu tomber à un meilleur moment.

Elle apprécie particulièrement la section qui explique comment obtenir son visa de voyage – une procédure administrative qui oblige les personnes adoptées à fournir des documents qui attestent de leur adoption. « On n’a pas tou·tes les mêmes documents. Il y a le jugement de la cour de l’adoption qu’on peut avoir, il y a des papiers d’orphelinat qu’on peut avoir. »

« Mais moi, je n’ai aucun de ces documents-là », explique-t-elle. « Je suis adoptée, mais je n’ai pas de papier et absolument rien qui dit que je suis adoptée. » Elle est actuellement en train de faire une demande pour obtenir son jugement de la cour d’adoption et va également essayer d’obtenir ses antécédents avec les secrétariats d’adoption.

« Juste la question en tant que telle “prouve ton adoption”, je trouve qu’elle est vraiment sanglante émotionnellement », explique-t-elle.

Avoir un guide et savoir que d’autres personnes ont réussi à passer à travers ce processus la rassure grandement. « On est une communauté et on doit tou·tes traverser ces mêmes questions », explique-t-elle. Le guide « va nous sauver du temps, mais c’est vraiment le sentiment de communauté qui est le plus important ».

Marilyn Butler espère pouvoir voir de ses propres yeux la culture où elle est née, au-delà des biais véhiculés par la société québécoise. « Je le vois comme une réappropriation, je me donne le choix de le faire, même si ça prend des moyens financiers et beaucoup de cheminement impliqué, introspectif et intellectuel », conclut-elle.

« Je le vois comme une prise de pouvoir dans ma vie. »

Récents articles

Voir tous