Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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L’armée américaine, appuyée par le gouvernement fédéral du Canada, a récemment annoncé des investissements de plusieurs millions de dollars dans un projet minier auquel les habitant·es des villages de La Petite-Nation, en Outaouais, s’opposent depuis une décennie.

Le 16 mai dernier, le département américain de la Défense annonçait un investissement d’environ 11,5 millions $ dans le projet de mine de graphite à ciel ouvert La Loutre de l’entreprise britanno-colombienne Lomiko Metals. Un investissement salué par le gouvernement fédéral, qui en a profité pour investir à son tour 4,9 millions $ dans le projet à travers le ministère des Ressources naturelles.

Ce financement vient concrétiser ce projet qui est encore en phase d’exploration, c’est-à-dire que la minière procède à des forages préliminaires pour confirmer la qualité et la quantité du minerai présent sur le site

« Ça fait des années qu’on tente de vendre ce projet aux populations locales au nom de la transition soi-disant verte, mais là, on ne peut plus prétendre que c’est pour des batteries de voiture électrique quand un des principaux bailleurs de fonds est l’armée américaine », remarque Rodrigue Turgeon, porte-parole de la coalition Québec meilleure mine.

En effet, l’annonce de financement du département de la Défense des États-Unis affirme que le graphite servira à la fois à des besoins militaires et au marché des véhicules électriques.

« D’autant plus que c’est possiblement le projet minier qui suscite déjà le plus d’opposition au pays de la part des populations locales », souligne-t-il.

@pivot.quebec

Le projet #minier de La loutre dans l’Outaouais se présente comme une pièce maîtresse de la transition énergétique, mais il pourrait aussi servir à alimenter le complexe militaro-industriel. Article entier à retrouver dans la bio ➡️ #polqc #mine #quebec

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Une bien mauvaise surprise

En effet, les citoyen·nes des villages qui entourent le projet minier de La Loutre s’organisent depuis qu’ils en ont appris l’existence il y a une dizaine d’années, rappelle le maire de Duhamel, David Pharand.

« Quand ils ont commencé à faire de l’exploration pour leur projet minier, on ne le savait même pas. C’est un de mes citoyens qui entendait des génératrices rugir la nuit là où il est censé n’y avoir que des chevreuils. Il est parti en canoë le lendemain pour voir de quoi il s’agissait et il est tombé sur une foreuse qui creusait des carottes », raconte le maire.

« De l’intrigue, on est passé à la consternation et à l’inquiétude. Puis ils sont venus voir leur maire pour savoir ce qui se passait et je leur ai répondu “de quoi parlez-vous?”. Ça part bien mal un projet! Mais la loi est ainsi faite », souligne-t-il.

En effet, la mine étant sur le territoire de Lac-des-Plages, elle n’avait pas à aviser la ville de Duhamel, dont plusieurs citoyens habitent pourtant dans un rayon d’environ un kilomètre du projet. « À Lac-des-Plages, ça n’avait pas fait de remous parce que le village est loin de la mine projetée », explique le maire.

« Mais bon, le savoir à l’avance ne m’aurait pas permis de faire grand-chose, parce qu’en tant que maire, le seul pouvoir dont je dispose face à la minière, c’est d’aller devant le BAPE [Bureau d’audiences publiques sur l’environnement] et de donner mon avis comme n’importe quel citoyen », remarque David Pharand.

Une occasion qu’il pourrait bien avoir d’ici quelques années si le projet de mine à ciel ouvert d’une envergure comparable à la superficie du Mont-Royal passe à l’étape suivante.

Un front des municipalités

Ne voulant pas rester inactif dans le dossier en attendant le BAPE, surtout qu’il constatait toute l’inquiétude que le projet minier entraîne chez ses concitoyen·nes, le maire a travaillé avec ses collègues de la municipalité régionale de comté (MRC) afin de s’organiser face à la minière.

« L’idée était d’avoir un front uni vis-à-vis de Lomiko parce qu’on réalisait que l’information que les villes recevaient pouvait varier selon les impacts que le projet pourrait avoir sur elles », raconte le maire.

« Puis à Noël l’an passé, on s’est fait un cadeau et on a formellement créé l’Alliance des municipalités de La Petite-Nation Nord », poursuit-il. L’alliance qui regroupe les villes de Duhamel, Lac-des-Plages, Saint-Émile-de-Suffolk, Lac-Simon et Chénéville vise à montrer un front uni devant la minière et les gouvernements pour tenter d’établir un certain rapport de force.

« C’est possiblement le projet minier qui suscite déjà le plus d’opposition au pays de la part des populations locales. »

Rodrigue Turgeon, coalition Québec meilleure mine

« Et il faut croire que ça a fonctionné, parce qu’après des années à tenter par des lettres et des mémoires d’attirer l’attention du ministère [des Ressources naturelles et des Forêts du Québec], j’ai reçu un appel du cabinet de la ministre quelques semaines après la création de l’alliance », relate David Pharand.

Une situation assez unique, puisque les instances municipales tendent généralement à se ranger du côté des promoteurs des projets miniers, remarque Rodrigue Turgeon. « C’est vraiment rare de voir des municipalités être capables de voir au-delà des revenus potentiels. C’est vraiment un modèle à suivre », remarque-t-il.

De la lutte aux espèces envahissante à l’opposition minière

Cela dit, les citoyen·nes de la région n’ont pas attendu après leurs élu·es pour s’organiser et tenter de faire barrage au projet, remarque Claude Bouffard, de l’Association pour la protection de l’environnement du lac des Plages et co-fondateur de la Coalition québécoise des lacs incompatibles avec l’activité minière (QLAIM).

« On risque de se réveiller demain matin dans une région minière. »

Claude Bouffard, coalition QLAIM

« On s’est rapidement organisé autour d’une organisation qui était déjà en place pour coordonner les efforts contre le myriophylle [une espèce d’algue envahissante] en se disant qu’on ne pouvait pas laisser faire ça », explique-t-il.

Pour lui, bloquer le projet de La Loutre dépasse la question des perturbations qui seront vécues par son voisinage et lui. « L’usine qu’ils prévoient de construire pour traiter le minerai pourrait servir pour justifier beaucoup de projets dans la région. On risque de se réveiller demain matin dans une région minière », remarque-t-il.

Un scénario réaliste, dans la mesure où il est envisagé dans les documents à l’usage des actionnaires présentés sur le site Web de Lomiko.

Une série de rencontres d’information pour se préparer au BAPE

L’alliance des municipalités et les groupes citoyens organisent entre autres une série de rencontres d’information entre les représentant·es de la minière et la population. La première de ces rencontres a eu lieu le 21 juillet dernier à Duhamel.

« Il y a tellement de monde qui voulait venir qu’on a fait un échange avec la paroisse : ils ont tenu la messe à l’hôtel de ville et on a fait la rencontre dans l’église, le seul bâtiment suffisamment grand pour accueillir tout le monde », remarque David Pharand.

Les élu·es et les citoyen·nes ont pu y présenter leur vision de développement pour la région qui est principalement organisée autour de la mise en valeur de la nature et le récréo-tourisme, tandis que les représentant·es de Lomiko en ont profité pour présenter leur entreprise et leur projet aux personnes venues les écouter.

Si la séance a eu lieu de façon polie et ordonnée, l’irritation de la salle devant les réponses évasives des porte-paroles de la minière était palpable, raconte Claude Bouffard. « On voit bien qu’ils ne disent pas toujours la vérité. »

« Par exemple, questionnés sur l’investissement de l’armée américaine, ils ont dit que le graphite n’allait servir que pour faire des anodes, quand le département de l’armée américaine affirme pourtant le contraire », remarque-t-il.

« On ne peut plus prétendre que c’est pour des batteries de voiture électrique quand un des principaux bailleurs de fonds est l’armée américaine. »

Rodrigue Turgeon, coalition Québec meilleure mine

La minière a décliné notre demande d’entrevue et nous a plutôt redirigés vers un communiqué. « Les commentaires que nous avons reçus sont pertinents et guideront nos prochaines étapes. Nous sommes impatients de poursuivre les conversations que nous avons régulièrement avec la communauté, les investisseurs et d’autres personnes au sujet de l’importance du graphite dans la région », y affirme la présidente et cheffe de la direction Belinda Labatte.

« On voit que la minière est pire qu’une poêle en téflon, c’est hallucinant », remarque quant à lui Claude Bouffard. « Sur Facebook, c’est pire. Ils font comme si tout était beau, alors que ce qui s’est passé, c’est qu’on les a un peu poivrés pendant deux heures. »

Une critique que ne partage pas Daniel Pharand. « Je n’en veux pas à la minière, elle fait exactement ce que la loi lui dit de faire et même un peu plus en participant aux rencontres d’information. Le vrai problème, ce sont les règles du jeu qui laissent les municipalités et les citoyens sans ressources devant ce type de projet », déplore-t-il.

D’autres séances d’information auront lieu dans les prochains mois dans les villes avoisinantes, dont le 25 août à Saint-Félix-de-Valois et le 15 septembre à Saint-Émile-de-Suffolk. La coalition QLAIM organise aussi, le 11 août à Chénéville, une projection du film Malartic, sur les revers de l’industrie minière.

« Tout ça pour nous préparer à défendre notre vision de la région devant le BAPE », conclut David Pharand.

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