Occupons la Caisse de dépôt

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Occupons la Caisse de dépôt

Le bas de laine des Québécois·es est taché de sang et il est temps de faire une brassée.

Un nouveau campement a été érigé sur la place des Peuples, au métro Square-Victoria. Cette fois, c’est à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) que les manifestant·es demandent des comptes pour sa complicité avec le génocide en cours à Gaza.

Les occupant·es du campement populaire al-Soumoud ont formulé trois revendications : le retrait des 14 milliards $ détenus dans les entreprises impliquées dans le massacre et l’apartheid, la mise sur pied d’un processus transparent pour assurer que la Caisse ne finance plus la violation des droits humains dans le futur, et la fermeture du bureau du Québec en Israël.

Remarquez que cette dernière demande ne s’adresse pas à la Caisse, mais au gouvernement.

C’est que l’utilisation politique de la CDPQ et de ses filiales par la CAQ est devenue difficile à ignorer – ou est-ce l’inverse? Depuis que les finance bros ont pris le contrôle à Québec, on ne sait plus trop qui sert qui entre l’État et la Caisse.

Les milliards de dollars publics engloutis dans le REM servent-ils l’étalement urbain dans la banlieue de Montréal, ou plutôt à bâtir le portfolio de CDPQ-Infra pour développer des projets plus ambitieux à l’international? Probablement les deux, mais il est effectivement troublant d’imaginer que François Legault pourrait défendre le bureau du Québec en Israël pour favoriser les intérêts de la Caisse dans la reconstruction après le nettoyage ethnique de la bande de Gaza.

Tout le monde a droit à son opinion

On dit que la politique, c’est l’art d’aménager les conflits sociaux. Par les jeux du pouvoir et des rapports de force que nous entretenons, nous aménageons l’espace social tant sur le plan individuel – le personnel est politique – que collectif et donnons la forme particulière des sociétés humaines.

Parfois, les intérêts des membres d’un groupe semblent si convergents que le pouvoir est à peine perceptible tant il s’exerce subtilement, mais le plus souvent, la violence ou sa menace trahissent la présence de la domination. Et en faisant l’inventaire de ces violences, il est possible de distinguer des groupes et des individus entre ceuzes qui les subissent et ceuzes qui les exercent.

Comment les intérêts de la Caisse, des ses filiales, du gouvernement et de ses déposants entrent-ils en contradiction avec ceux des populations opprimées, ici ou ailleurs?

C’est un effort analytique qui en vaut la peine, selon moi, parce qu’il permet d’aller au-delà des prétentions valeureuses des parties impliquées. En réalité, les opinions se révèlent souvent être des intérêts qu’il vaut mieux éviter de nommer.

Un gestionnaire, par exemple, pourrait avancer que c’est important pour la Caisse d’assurer une gestion diligente des fonds de retraite en faisant une mise en balance de ses engagements sociaux et de sa rentabilité. Mais dans le cas d’Israël en particulier, il ne fait que sanctionner sa propre complicité dans l’apartheid, puis le génocide.

Les taux et les intérêts

Le Syndicat professionnel du Québec (SEPB-Québec) m’a invitée le mois dernier à participer à un panel en compagnie de la camarade Lola pour souligner la Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie.

Pendant une de mes interminables interventions, j’ai mentionné que les instruments financiers dont les syndicats se sont dotés pour mener leur lutte – le Fonds de solidarité de la FTQ et le Fondaction de la CSN – ne s’acquittaient pas de leur mission politique.

Dans la salle, il y avait un membre du conseil d’administration du Fonds de solidarité. Je lui ai demandé si le Fonds détenait des actifs liés à l’apartheid israélien. Sa réponse évasive m’a laissée sur ma faim.

Les opinions se révèlent souvent être des intérêts qu’il vaut mieux éviter de nommer.

La réponse courte, imprononçable, c’est qu’il ne le sait pas. Le Fonds a des politiques d’investissement responsable, mais en réalité, même les membres du CA ne connaissent pas l’exacte étendue de ses engagements éthiques. Mon interlocuteur semblait surpris de se faire poser la question, en fait. Sa politique d’investissement, le Fonds l’a probablement achetée à une firme de consultant·es en développement durable, de toute manière.

C’est que le mouvement des liquidités, des actifs et des passifs, les ratios et les rendements, ça reste très abstrait. Les préoccupations des client·es ont plus à voir avec leurs retours d’impôt et leurs retraites qu’avec les luttes de libération.

Si on a de l’ambition

En bout de ligne, si on y regarde de près, ce serait le temps qu’on questionne le rôle de la CDPQ, mais aussi des autres outils financiers collectifs.

L’adoption d’une politique d’investissement responsable est une première étape, certes, mais c’est le gros minimum. S’il y a une chose à laquelle il faudra porter attention, c’est comment les intérêts de la Caisse, des ses filiales, du gouvernement et de ses déposants entrent en contradiction avec ceux des populations opprimées, ici ou ailleurs.

Et si on se prend à avoir de l’ambition, on pourrait même s’imaginer que ces capitaux pourraient servir à la transition écologique, à l’aide mutuelle et au développement des communautés.

Bref, à nos intérêts.