Face à la croissance rapide des déplacements forcés à travers le monde, plusieurs organismes québécois d’aide aux personnes réfugiées se sont rassemblés pour défendre le droit fondamental à chercher l’asile. Ils condamnent la multiplication des restrictions aux frontières et des discours négatifs à l’égard des demandeur·euses d’asile au Canada et au Québec. Ils font également appel à un meilleur accueil et une meilleure intégration des personnes en quête de refuge.
« Alors que les conflits dans le monde se multiplient et que les besoins de protection internationale croissent constamment, l’heure n’est pas au repli, l’heure est à la solidarité. L’heure est à la solidarité envers les personnes en quête de refuge, l’heure est à la solidarité avec les pays du Sud global qui offrent l’asile à la grande majorité des personnes déplacées », a déclaré Louis-Philippe Jannard, porte-parole de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI).
Jeudi, la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), le Collectif Bienvenue et Action réfugiés Montréal tenaient une conférence de presse à l’occasion de la Journée mondiale des droits des personnes réfugiées. Lovejoyce Amavi, personne réfugiée, et Marie*, demandeuse d’asile depuis six ans, ont également partagé leurs récits de migration lors de la conférence.
Nous sommes arrivé·es à un point critique où les conflits dans le monde se multiplient et les besoins de protection internationale croissent constamment, a souligné Louis-Philippe Jannard, coordonnateur du volet Protection à la TCRI.
Déplacements forcés en hausse continue
Il faisait ainsi référence au rapport du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) publié la semaine dernière. Le rapport du HCR révèle que le nombre de personnes déplacées de force à travers le monde a atteint un nouveau record à la fin de l’année 2023, pour un total de 117,3 millions.
Cela représente une augmentation de 8,8 millions de personnes par rapport à la fin de l’année 2022 et poursuit une série d’augmentations annuelles au cours des douze dernières années. Le HCR estime que ce chiffre devrait encore augmenter considérablement en 2024.
Selon le rapport du HCR, en 2023, les pays à revenu faible et intermédiaire ont accueilli 75 % des personnes réfugiées dans le monde, et les pays les moins nantis ont fourni l’asile à 21 % du total, soit à peu près autant que les pays les plus riches.
« L’heure est à la solidarité envers les personnes en quête de refuge, l’heure est à la solidarité avec les pays du Sud global qui offrent l’asile à la grande majorité des personnes déplacées. »
Louis-Philippe Jannard, TCRI
Le Canada, ayant reçu 146 800 nouvelles demandes d’asile en 2023, se trouve au cinquième rang des pays ayant reçu le plus de demandes, apprenait-on dans ce rapport, un chiffre qui a beaucoup fait parler. Or, ce classement ne comprend que les pays qui disposent d’un système de détermination du statut de réfugié, soit principalement des pays occidentaux.
Le Canada renforce ses barrières
Les organismes d’aide aux personnes réfugiées ont exprimé leur déception quant au fait que le Canada, face aux besoins croissants de protection internationale, a multiplié les restrictions aux frontières.
« Quand on considère ces nouvelles restrictions au regard de la situation mondiale, disons que les objectifs originaux de solidarité internationale de la Convention de 1951 en prennent pour leur rhume. »
Louis-Philippe Jannard
En mars 2023, l’élargissement de l’Entente sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis a résulté en une fermeture des frontières américano-canadiennes aux personnes demandeuses d’asile, par exemple au chemin Roxham. Selon le Conseil canadien pour les réfugiés, les États-Unis ne sont pourtant pas un pays sûr pour tous·tes les réfugié·es, vu les atteintes aux droits qui y sont perpétrées contre des personnes migrantes.
En début d’année, le Canada a aussi rétabli l’obligation de visas pour les ressortissant·es mexicain·es, précisément à cause de l’arrivée massive de demandeur·euses d’asile en provenance de ce pays, ce qui constitue un autre obstacle bureaucratique pour les personnes en quête de refuge.
En conférence, les organismes et les personnes réfugiées s’opposent fermement à ces restrictions qui empêchent les personnes en quête de refuge d’exercer leur droit fondamental à chercher asile. « Quand on considère ces nouvelles restrictions au regard de la situation mondiale, disons que les objectifs originaux de solidarité internationale de la Convention de 1951 en prennent pour leur rhume », dénonce Louis-Philippe Jannard.
De plus, le porte-parole de la TCRI précise que ces restrictions sont inefficaces, parce que les personnes demandeuses d’asile seraient ainsi obligées de trouver d’autres moyens de fuir. « Ces restrictions poussent les personnes vers des itinéraires plus dangereux et les incitent à mettre leur vie en péril », déplore-t-il.
Stigmatisation des demandeur·euses d’asile
Au cours des derniers mois, le premier ministre québécois François Legault pressait le gouvernement fédéral de freiner l’afflux de demandeur·euses d’asile de manière urgente, en leur attribuant un nombre de problèmes sociaux auxquels la province est confrontée : la crise du logement et de l’itinérance, ou encore les problèmes d’accès aux services de santé et de santé mentale, à l’éducation et aux services de garde.
En conférence, les organismes et les personnes réfugiées ont vivement condamné ce discours qui fait des demandeur·euses d’asile des boucs émissaires. « Ce ne sont pas des situations nouvelles qui ont émergé dans la dernière année, mais des situations qui perdurent depuis des années, voire des décennies, et qui ont été négligées par les pouvoirs publics », dénonce Louis-Philippe Jannard.
Maryse Poisson, directrice des initiatives sociales du Collectif Bienvenue et chargée de cours en travail social à l’UQAM, dénonce que ces amalgames erronés nuisent à la solidarité sociale en invitant le public « à se fermer l’esprit et à tourner le dos aux demandeur·euses d’asile », qui sont en réalité parmi les premières victimes de ces problèmes sociaux et qui contribuent remarquablement à la société québécoise et canadienne.
Elle souligne notamment leur présence dans tous les emplois de première ligne, dans le système de santé, dans les organismes communautaires, ainsi que dans les soins aux personnes âgées et handicapées.
Barrières d’accès aux services publics
Tout en saluant la récente victoire de la lutte pour assurer l’accès des demandeur·euses d’asile aux centres de la petite enfance (CPE) et aux garderies subventionnées, la porte-parole du Collectif Bienvenue a toutefois souligné le fait que le gouvernement du Québec s’acharnait jusqu’en Cour suprême du Canada pour la contester.
Malgré ce fruit obtenu par des années de lutte, les organismes et les personnes réfugiées rappellent qu’il reste encore beaucoup de barrières d’accès à lever, par exemple dans les soins de santé, dans les mesures de francisation et d’employabilité.
En conférence et en entrevue, Marie* et Lovejoyce Amavi ont aussi témoigné que leurs statuts de réfugié et de demandeuse d’asile apportent des obstacles bureaucratiques supplémentaires qui peuvent résulter en d’importants délais de service, voire des rejets. Et ce, même en cas d’urgence médicale, d’après l’expérience vécue par Marie.
Pour Lovejoyce Amavi, il y aurait un manque de sensibilisation dans les services publics quant aux droits et à la réalité des demandeur·euses d’asile et des réfugié.es. Il raconte que beaucoup de personnes ne sont pas familières avec le « papier brun », soit la pièce d’identité indiquant le titre de demandeur·euse d’asile.
Enfin, les organismes ont fait appel à davantage de volonté publique. Ils demandent que les gouvernements financent davantage l’accueil et l’intégration des demandeur·euses d’asile et des réfugié·es, et que le milieu communautaire soit davantage impliqué dans la recherche de solutions structurantes.
* Le nom complet n’est pas divulgué afin d’éviter de nuire au parcours de cette personne.