Le questionnement politique des fondements intimes de l’oppression des femmes est une caractéristique bien connue du féminisme. La puissance de son argumentation s’est souvent appuyée sur les témoignages courageux d’une poignée d’entre nous. Être engagée publiquement comme féministe demande une grande vulnérabilité, qui suppose elle-même une force.
L’espace public est saturé par les ténors de la droite de type « on ne peut plus rien dire » qui forment d’excellents contre-exemples. Incapables de tolérer la critique, illes font un spectacle de leur fragilité, feignant l’outrage à la vue d’un pronom.
Et si j’ai passé un certain temps à pointer ce que la théorie politique appelle les « féministes post-fascistes » depuis l’automne en particulier – PDF Québec et compagnie –, je dois aussi admettre qu’on trouve ce genre de réactionnaires « snowflake » pas mal plus proche de nous.
Une femme de cinq pieds un pouce
On a bien failli ne pas avoir de Salon du livre anarchiste en 2024, mais heureusement les anars sont des créatures d’habitude et on a mangé nos traditionnels samosas dans des assiettes de carton encore cette année. Un succès pour l’organisation du festival Constellation.
Il n’y a pas de rassemblement de gauche sans un minimum de bisbille. Cette année, une des chicanes mémorables sera sans doute la destruction du kiosque d’une exposante critique de la cancel culture. Des participant·es anonymes auraient, selon l’exposante, volontairement versé du café sur sa table.
Être engagée publiquement comme féministe demande une grande vulnérabilité, qui suppose elle-même une force.
Quand je dis « critique de la cancel culture », je ne veux pas dire que cette personne a déjà exprimé une critique envers la stratégie politique de l’annulation en ligne. Je veux dire que c’est son pain et son beurre. Elle est cancel critical comme on est gender critical. Passionnément, avec obsession. Et avec un balado et plus de 110 000 abonné·es sur Instagram.
Sa réponse à l’événement a été exactement la même qu’à celui qui l’avait menée à être annulée : la déresponsabilisation et la victimisation. Ses assaillant·es auraient « terrifié une survivante de traumas sexuels [… parce qu’illes] ressentent le besoin de menacer une femme de 5 pi et 1 po qui a littéralement un PTSD pour se sentir fort·es ».
Qu’on s’entende : j’aurai aussi été dévastée qu’on s’attaque à mon kiosque, mais parmi les raisons que je trouve pour justifier mon outrage, aucune ne concerne mon historique de santé mentale. Pas parce que ce n’est pas pertinent, mais parce que ce n’est pas le sujet.
Pourquoi sa taille et ses traumatismes passés deviennent-ils plus importants pour elle que l’injustice qui lui a été commise?
Fragilité et résilience
S’il y a une ligne de tension qui me semble remarquable dans le féminisme, c’est celle de la fragilité.
Il y a, parmi les femmes, une fracture entre celles qui s’attendent à ce que leur vulnérabilité soit récompensée et celles qui s’attendent à ce qu’elle soit punie. De ce gouffre – plus souvent qu’autrement informé par les traumas et oppressions spécifiques de chacun·e – émerge deux visions de la justice que tout oppose.
D’un côté, il y a celles qui s’attendent à être protégées. Elles sont étonnamment optimistes et montrent leurs plaies dans l’espoir qu’on viendra les panser. Elles voient dans la vulnérabilité une sorte d’armure qui les protège de toute responsabilité. Pour elles, le monde se divise en victimes et en bourreaux. Il existe une hiérarchie morale, et l’enfreindre appelle à la honte publique.
Incapables de tolérer la critique, illes font un spectacle de leur fragilité.
De l’autre côté, il y a celles qui anticipent la punition. Celles qui montrent rarement leurs blessures intimes et le plus souvent discrètement. Elles se servent de leur résilience comme armure. Elles camouflent leur souffrance derrière des principes politiques et ne reconnaissent que rarement leur propre statut de victime. Elles n’attendent aucune justice et ne se surprennent pas d’être l’objet de la honte publique.
Le privé est politique
Dans une ère où, plus que jamais, les milieux anti-oppressifs parlent de redevabilité (accountability) et de responsabilité, il est raisonnable de se questionner sur les implications concrètes de tels principes.
Un des questionnements qui m’habite depuis quelque temps à ce sujet : comment rééquilibrer fragilité et résilience? Comment protéger celles d’entre nous qui endurent en silence et rendre plus courageuses celles qui font peser aux autres le poids de leurs traumatismes?
Il y a une fracture entre celles qui s’attendent à ce que leur vulnérabilité soit récompensée et celles qui s’attendent à ce qu’elle soit punie.
Cette question est devenue dangereusement pertinente récemment. C’est notoirement ce qui est en jeu avec J.K. Rowling, qui défend ses propos transmisogynes par des traumatismes sexuels lui ayant été infligés par des hommes. C’est aussi le cas des féministes transphobes « critiques du genre » (gender critical) plus largement, qui manipulent certains fondements douteux de la pensée féministe pour leur propre fin.
Ces personnes devraient être tenues responsables des torts qu’elles causent, peu importe leurs motivations et blessures intimes.
Je suis d’avis que le temps a assez clairement démontré que l’annulation est une tactique politique au mieux inefficace et au pire nuisible. J’y donne donc personnellement peu d’importance, sinon qu’elle permet, en observant la réaction de celles qui en sont la cible, de juger de l’engagement d’une personne à être redevable de sa position privilégiée dans l’espace public.
Comme la violence qu’autorise la victimisation est apparemment infinie, la réponse à une campagne d’annulation devient pour moi beaucoup plus importante que les motivations qui sont derrière.
Et il me semble que de toutes les raisons de dénoncer la destruction des publications d’une exposante dans une foire du livre de gauche, la taille de l’écrivaine est probablement la moins pertinente. En fait, ça m’a tout l’air d’une tactique rhétorique pour éviter le fonds de la critique elle-même.
Un refus de responsabilité si profondément ancré dans la victimisation que celle-ci devient la seule réponse possible à toute critique. Et évacue du même souffle la responsabilité qui vient avec la prise de parole publique.