Marine Caleb Journaliste indépendante
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Sur la petite île méditerranéenne, les demandeur·euses d’asile sont piégé·es entre les barrières systémiques, les mesures restrictives du gouvernement et la hausse des violences et de la xénophobie. Avec 96 % des demandes d’asile refusées, le pays reste ferme et sélectif, à la faveur de la politique européenne.

C’est encore l’aube à Nicosie, le 5 janvier 2024, quand une explosion rompt le silence de la capitale de Chypre. La bombe fait voler en éclats les vitres du petit local de KISA, une organisation qui soutient et défend les demandeur·euses d’asile.

Sur la petite île méditerranéenne, c’est la première fois que des violences touchent une organisation de la société civile. Personne n’a été blessé, mais les bureaux ne sont toujours pas complètement réparés et l’organisation ne peut toujours pas opérer normalement.

« Cette attaque ne sort pas de nulle part. Cela faisait des mois que nous étions victimes d’une campagne de diffamation et de barrières administratives qui nous empêchaient de fonctionner », explique Doros Polykarpou, directeur de KISA, lors de notre reportage en mars.

Il pointe aussi du doigt un discours de défiance envers les organisations comme la sienne, propagé par le gouvernement de Níkos Christodoulídis, une coalition de centre à centre droit, ainsi qu’une progression de l’extrême droite. Le président nouvellement élu a affirmé que l’un des principaux problèmes du pays était l’immigration et qu’il pourrait former une alliance avec le Front populaire national (ELAM), parti ultra-nationaliste, qui risque de devenir la troisième force politique du pays.

En février 2024, 41 organisations ont signé une lettre condamnant le harcèlement et l’attaque subis par KISA. Elles dénoncent ainsi l’escalade de violences sur les étranger·es et les demandeur·euses d’asile, mais aussi le silence inquiétant du gouvernement chypriote et de l’Union européenne (UE).

« Il n’y a même pas eu d’enquête. Quel genre de signal donne-t-on, en ne disant rien? » s’emporte Kondylia Gogou, chercheuse pour Amnistie internationale, l’un des signataires de la lettre.

Au gouvernement chypriote, Andreas Georgiades, chef du service d’asile au ministère de l’Intérieur nous déclarait en mars dernier lors d’une entrevue depuis le camp d’accueil de Pournara : « Si l’attaque sur KISA est basée sur un comportement xénophobe, bien sûr que nous le condamnons, et la police est venue après la bombe ».

Violences et barrières systémiques

L’attaque de KISA s’inscrit dans une hausse des violences visant les personnes étrangères partout sur l’île, en réaction à l’augmentation du nombre de demandeur·euses d’asile.

Depuis une dizaine d’années, Chypre est la destination d’une nouvelle route migratoire, entre autres pour les personnes syriennes, nigérianes ou bangladaises souhaitant une vie meilleure. Leurs arrivées ont atteint un pic en 2022, avec 21 590 personnes ayant déposé une première demande d’asile, avant de redescendre à 11 660 en 2023.

« On voit les violences croître depuis 2017, avec un discours anti-migration du gouvernement, qui était avant indifférent. On a vu comment cela a changé d’un coup et comment le racisme a augmenté alors qu’on a besoin de travailleurs! » raconte Corina Drousiotou, coordinatrice de projet pour le Conseil chypriote pour les réfugiés.

En août 2023 à Paphos, 300 membres du parti d’extrême droite ELAM ont violemment attaqué les logements et les magasins des étranger·es. Un mois plus tard, même histoire sur des commerces à Limassol, qui ont été détruits aux cocktails Molotov par un groupe de 200 Chypriotes. Plus récemment, en mars 2024, à Paphos, un homme a attaqué une trentaine de Syrien·nes avec une arme.

« Ces incidents sont un signal d’alarme », dénonce Kondylia Gogou.

Ces violences ne sont pas les seules que subissent les personnes demandant l’asile. Elles dénoncent surtout les discriminations et barrières systémiques qui entravent leur quotidien.

Une fois arrivées, elles se retrouvent piégées. Elles ne peuvent rejoindre un autre pays de l’Union européenne, car Chypre ne fait pas partie de l’espace Schengen, cette zone qui permet les déplacements simplifiés entre plusieurs pays d’Europe.

Dans l’attente d’une demande d’asile qui serait acceptée, la vie quotidienne s’endurcit. Même les besoins primaires sont difficiles à réaliser : l’accès aux services scolaires, sociaux ou de santé est très difficile, et trouver un logement ou un travail est un parcours du combattant, aux marges de la légalité.

Arrivé de Turquie en décembre 2022, Ferit est un demandeur d’asile kurde. Il est à la rue depuis son arrivée, faute d’argent ou de travail. Pour l’instant, il passe ses journées sur le pont au-dessus des remparts vénitiens de Nicosie. « Je suis venu car je pensais que c’était un pays d’accueil pour les Kurdes. Je voulais rester, mais ici, je n’ai pas de droits. On m’interdit de travailler », explique Ferit.

Depuis décembre 2023, les demandeur·euses d’asile doivent attendre neuf mois après l’enregistrement de leur demande pour travailler. Si certains préfèrent attendre pour ne pas mettre en péril leur statut, plusieurs n’ont d’autre choix que de travailler pour payer leur logement et leurs dépenses quotidiennes dans un pays connaissant une forte inflation.

« C’est un piège en haute mer. On a besoin de travailler, ce n’est pas une vie! », s’emporte Junior, arrivé de RDC il y a cinq ans, depuis un kiosque du centre-ville où il passe beaucoup de temps. Après le refus de sa demande, il est resté à Chypre et tente désormais de se régulariser. Malgré l’interdiction, il compte travailler dans le tourisme cet été, un secteur en pénurie de main-d’œuvre.

À tout cela s’ajoutent les nombreuses discriminations, liées à la langue, à l’origine ou à la couleur de peau. « Nos bénéficiaires mentionnent surtout la violence verbale et la peur. Il y a aussi plus de profilage de la police », explique Corina Drousiotou.

Premier pays européen à expulser

En 2023, 5 % de la population chypriote était composée de demandeur·euses d’asile, faisant de Chypre le pays européen possédant le plus grand taux par habitant·e de personnes demandant l’asile.

Ce chiffre est aussi dû au retard dans le traitement des demandes. Il justifie la politique plus ferme du gouvernement et sert surtout les discours d’extrême droite qui prolifèrent.

Parallèlement, ces dernières années, Chypre a maintenu un taux de refus des demandes très haut : 96 % sont refusées. Ces décisions sont prises en fonction d’une liste de 27 pays établis comme « sûrs » et qui rend irrecevables les demandes des ressortissant·es du Nigéria, du Togo ou du Pakistan, par exemple.

Chypre est ainsi l’un des premiers pays européens à expulser les demandeur·euses d’asile, proportionnellement au nombre sur le territoire, selon le ministère de l’Intérieur.

« La priorité du gouvernement chypriote est d’empêcher les gens de venir et de faciliter le départ de ceux qui voient leur demande refusée », explique Corina Drousiotou.

Soutenu par l’Union européenne, le gouvernement facilite les retours dits « volontaires » en payant les billets d’avion des personnes refusées ainsi qu’un « incitatif entre 1000 et 1500 € (entre 1400 et 2200 $) ». Selon Andreas Georgiades, chef du service d’asile, cela « aide toutes les personnes qui se sentent piégées et qui s’attendaient à quelque chose d’autre ».

« La nouvelle politique du gouvernement est basée sur des valeurs humanitaires. Il ne s’agit pas de savoir si on veut ou non des demandeurs d’asile, mais c’est une question de capacité d’accueil », explique Andreas Georgiades. Il détaille que, dernièrement, le pays fait face à un flux « extrême » de Syrien·nes arrivant du Liban, « qui ne peut être absorbé par Chypre ».

Alors que plus de 2000 Syrien·nes sont arrivé·es entre janvier et mars 2024, le gouvernement ne peut les renvoyer ni en Syrie ni au Liban. Ainsi, depuis quelques mois, il presse l’UE de considérer certaines parties de la Syrie comme des zones sûres, pour pouvoir procéder à l’expulsion des Syrien·nes refusé·es.

Miroir des politiques européennes

La politique migratoire chypriote s’inscrit dans l’orientation de l’Union européenne.

En février 2022, Chypre et l’UE ont signé un plan d’action pour améliorer la capacité d’accueil et faciliter les retours. Et en 2023, l’Europe a investi 22 millions € (32,6 millions $) pour rénover le centre d’accueil de l’île, le camp de Pournara en banlieue de Nicosie. L’objectif : accueillir plus de personnes pour enregistrer et traiter leur demande d’asile plus rapidement.

Non seulement cette accélération permet que les demandeur·euses repartent plus rapidement, mais elle néglige la complexité de leur vie. « Il faut du temps aux personnes pour se confier et faire comprendre leur situation », explique Olivier Clochard, chercheur associé au Centre national de la recherche scientifique, en France.

La Commission européenne sortante vient aussi de voter un nouveau Pacte sur la migration et l’asile qui, pour les spécialistes et pour la société civile, donne la priorité à la sécurité des frontières plutôt qu’aux droits humains.

« Il y a une volonté que ce que vit Chypre soit étendu à l’ensemble des États européens. À Chypre, on voit le lien avec le Pacte : faciliter les retours volontaires, améliorer les structures pour des demandes plus rapides. Dans tous les États européens, il y a une volonté de passer à la vitesse supérieure sur les retours volontaires », explique M. Clochard.

Comme beaucoup d’autres pays, Chypre a pourtant besoin de travailleur·euses. Entre 4000 et 6000 personnes sont demandées dans le tourisme cet été. Plutôt que les demandeur·euses d’asile, le pays renforce les conditions d’accès à la citoyenneté et privilégie désormais les personnes hautement qualifiées. Comme beaucoup d’autres pays, Chypre rend son système d’immigration de plus en plus sélectif.

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