[Mexico, Mexique] À quelques jours de l’élection du 2 juin, il ne fait aucun doute que, pour la première fois de l’histoire du Mexique, une femme prendra la présidence du pays. Cependant, après une campagne où les deux principales candidates, Claudia Sheinbaum et Xóchitl Gálvez, ne se sont pas distinguées par leur profil féministe, plusieurs Mexicaines doutent que ce moment historique soit également une avancée pour les droits des femmes en tout genre.
Dans la chaleur accablante de Mexico, Katrina Castro, 38 ans, accueille Pivot dans son modeste appartement de deux chambres du quartier Moderna, dans le cœur de la capitale.
Serviette de table à la main en guise d’éventail, la mère de famille et professeure d’université est visiblement fatiguée par la vague de chaleur qui frappe le pays, mais aussi par cette campagne électorale qui dure depuis des mois.
« Nous ne sommes pas habitués à une aussi longue campagne », explique-t-elle par rapport à cette période électorale qui s’est entamée bien avant le début de la campagne officielle il y a trois mois, alors qu’on connaissait déjà les principales candidates.
Cependant, cette fatigue semble aussi attribuable à une certaine déception de ne pas avoir vu ces candidates mettre plus de l’avant un agenda féministe.
« Il y a eu des rencontres avec les personnes âgées, les étudiants, mais aucune des deux n’a rencontré les femmes. C’est vrai qu’elles ne peuvent pas se réunir avec toutes, mais elles auraient au moins pu se réunir avec des universitaires, des politiciennes, où elles auraient pu dialoguer. Mais, c’est très peu arrivé avec les groupes qui se considèrent comme vulnérables et j’inclus les femmes là-dedans », se désole Katrina Castro.

Ce n’est pourtant pas parce qu’il a manqué de promesses dans cette campagne, mais c’est plutôt qu’elles semblaient trop générales pour offrir un changement réel.
Cela a donc donné l’impression à plusieurs féministes que le mouvement et les luttes antérieures pour plus de représentation des femmes en politique mexicaine, qui ont permis aux deux principales candidates d’arriver aux portes de la présidence aujourd’hui, ont été instrumentalisés dans cette campagne.
Des paroles, mais peu de solutions concrètes
D’un côté, Claudia Sheinbaum, ancienne mairesse de Mexico et candidate pour l’alliance de gauche « Continuons à écrire l’histoire » (Morena, Parti du travail et les Verts), a maintes fois parlé d’un « Mexique pour les femmes ». Elle veut aussi s’assurer que chaque mort d’une femme soit enquêtée comme un féminicide.
Par contre, elle a vite été rattrapée par sa relation tendue et ses confrontations avec les groupes féministes, avec qui elle avait rompu le dialogue lorsqu’elle était mairesse de Mexico (2018-2023).
Puis, en se faisant garante de la continuité, elle qui est la protégée de l’actuel président Andrés Manuel López Obrador, elle a vite écarté les droits des femmes de l’agenda au profit d’autres priorités, malgré qu’elle leur réserve une présence dans ses discours.
De l’autre côté, Xóchitl Gálvez, ancienne sénatrice et femme d’affaires, représentante de l’alliance des oppositions de centre gauche à conservateur (Parti révolutionnaire institutionnel, Parti action nationale et Part de la révolution démocratique), a elle aussi souvent mis de l’avant des thèmes féministes dans ses prises de paroles. Mais sans offrir de solution concrète.

D’origine otomi, un peuple autochtone du Mexique, elle a de nombreuses fois dit pouvoir comprendre la violence faite aux femmes puisqu’elle en a été elle-même victime comme jeune enfant. Sa reconnaissance de l’intersectionnalité des enjeux pour les femmes autochtones du pays aurait pu être un vent de fraîcheur, si elle avait été accompagnée de mesures concrètes plutôt que d’une simple mention de tolérance zéro.
D’ailleurs, ni Claudia Sheinbaum ni Xóchitl Gálvez n’ont fait de proposition substantielle au sujet de l’avortement, s’en remettant seulement à la décision de la Cour suprême du 6 septembre 2023 déclarant inconstitutionnelle la pénalisation de l’avortement.
« Être femme ne veut pas dire être féministe »
À l’ombre des nombreux arbres présents sur la rue du Havre, assise à la terrasse d’un café du quartier Roma Norte, Maïssa Hubert se questionne aussi sur l’instrumentalisation apparente du féminisme dans la présente campagne.
La directrice générale adjointe du collectif féministe EQUIS reconnaît l’importance de la présence des deux candidates à un tel niveau, surtout dans un pays au niveau de « violence machiste aussi forte ». Mais malgré cette avancée symbolique, elle est aussi déçue que ça ne se soit pas traduit dans des propositions politiques centrées sur des problématiques importantes pour les Mexicaines.
Par exemple, « on attend qu’un féminicide soit commis ou qu’il y ait un délit assez grave pour valoir un dépôt de plainte. Mais il y a très peu de propositions en matière de prévention et de protection pour celles qui sont à risque de vivre des violences machistes pouvant culminer dans un féminicide », présente Maïssa Hubert.
« On a besoin de politiques de protection spécifiques pour les violences faites aux femmes. Comme il existe des politiques publiques de protection pour l’enfance, la jeunesse, les personnes âgées. On a besoin d’une personne qui ait le courage de dire : “Ce qu’on a fait jusqu’à maintenant n’a pas marché. On va changer!” » ajoute-t-elle.
« Je veux voter pour quelqu’un qui nous nomme, qui ne nous nie pas. »
Katrina Castro
Dans ses recherches, Tania Islas Weinstein, une professeure mexicaine de science politique à l’Université McGill, va par contre plus loin.
« C’est intéressant de voir comment le fait qu’une femme sera au pouvoir semble être une célébration du féminisme, alors qu’on sait que ça ne veut pas dire que parce qu’une femme est au pouvoir, elle est donc une féministe », explique la spécialiste de la représentation politique en Amérique latine.
« On pourrait penser que les femmes pourraient être plus ouvertes à certains propos entourant les féminicides, entourant la violence de genre, parce qu’elles en ont été victimes. Mais être victime de violence ne veut pas nécessairement dire que vous êtes en mesure de penser votre expérience comme quelque chose de politique, quelque chose autour duquel il est possible de s’organiser politiquement, ou même de savoir quoi faire pour répondre à cet enjeu », ajoute-t-elle.
D’ailleurs, le silence de Claudia Sheinbaum et Xóchitl Gálvez sur les solutions à apporter face aux violences de genres, et aux droits des femmes en général, est une preuve pour Tania Islas Weinstein que les deux candidates ne sont en fait pas très proches des mouvements féministes.
Assise à sa table à manger donnant sur son salon, Katrina Castro est songeuse. « Ce n’était pas l’élection qu’on espérait, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas aller voter », confesse la mère d’une petite fille de deux ans.
« Je veux voter pour quelqu’un qui nous nomme, qui ne nous nie pas, qui ne nous invisibilise pas, qui ne nous dit pas que nous n’existons pas », ajoute-t-elle.
Bien que ce choix lui paraisse comme un vote pour le moins pire, Katrina Castro choisira Xóchitl Gálvez, la seule à ses yeux à ne pas avoir tenté d’invisibiliser la violence faite aux femmes. Une référence aux six dernières années durant lesquelles le président sortant Andrés Manuel López Obrador et sa protégée Claudia Sheinbaum ont, chacun·e à leur niveau, remis en question certaines statistiques entourant les violences de genre.