Béatrice Vallières Journaliste indépendante
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Le phénomène complotiste, autrefois relégué aux marges, s’est imposé comme une force politique majeure au début de la pandémie de COVID-19. Quatre ans plus tard, les groupes complotistes québécois anti-mesures sanitaires continuent de faire circuler de la désinformation sur la sphère numérique. La fin des mesures sanitaires a dissout le front commun qui réunissait toutes sortes de mouvances conspirationnistes, mais celui-ci pourrait se reformer autour de l’opposition aux droits LGBTQ+.

En 2021, au plus fort de la pandémie, 15 % des Québécois·es adhéraient « modérément » à la pensée complotiste, selon une étude de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, menée auprès de 4500 Québécois·es et Canadien·nes.

La même étude montre que 6 % des répondant·es ne croyaient pas en l’existence de la pandémie au moment du sondage, un pourcentage qui monte à 13 % parmi les adhérent·es modéré·es.

Ces chiffres, s’ils peuvent sembler élevés, ne surprennent pourtant pas Mike Kropveld, fondateur et directeur général d’Info-secte, un organisme montréalais qui offre de l’information et des ressources au sujet des groupes sectaires et complotistes.

Il a été témoin aux premières loges de cette vague : entre 2020 et 2022, Info-secte a reçu plus de 450 demandes d’information portant sur les théories du complot, ce qui représente environ le tiers de son volume total de requêtes pendant cette période. En comparaison, entre 2010 et 2019, l’organisme a reçu un nombre négligeable de demandes à ce sujet, selon les informations disponibles dans les rapports annuels de l’organisme.

« Pendant la pandémie, c’est vraiment la demande numéro un qu’on a reçue », se remémore Mike Kropveld.

De 2020 à 2022, les groupes complotistes ont largement dominé le mouvement anti-mesures sanitaires, qui a connu son heure de gloire lors du convoi des camionneurs.

En effet, parmi les centaines de manifestant·es qui ont occupé Ottawa en janvier et février 2022, on retrouvait de nombreuses figures issues de la complosphère québécoise et canadienne. « Le convoi des camionneurs, ça a été un paroxysme pour les conspirationnistes », souligne Martin Geoffroy, sociologue et chercheur au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR). 

Que sont-ils devenus?

Mais suite au démantèlement du convoi et à l’arrestation de plusieurs leaders complotistes, les groupes se sont faits plus discrets dans l’espace public, observe le chercheur.

Il cite l’exemple des Farfaadas, un groupe d’extrême droite formé par d’anciens membres de la Meute opposés aux mesures sanitaires, qui s’est en grande partie dissout après l’arrestation à Ottawa de son leader Steeve « L’Artiss » Charland. Ce dernier fait d’ailleurs toujours face à des accusations de méfait et d’incitation au méfait pour des actions commises lors des manifestations des camionneurs.

La levée des dernières mesures sanitaires au Canada à l’automne 2022 a également mis un frein au mouvement en rendant caduc l’essentiel de ses revendications principales. En 2023, les manifestations organisées pour marquer l’anniversaire du « convoi de la liberté » n’ont suscité que peu d’intérêt de la part des médias et du public.

De plus, souligne David Morin, professeur à l’Université de Sherbrooke et co-titulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, dans les deux dernières années, plusieurs groupes ont rencontré des obstacles financiers liés à la démonétisation de leurs réseaux sociaux et au « deplatforming », soit le fait de perdre le droit de s’exprimer sur certaines plateformes. Cela les pousse vers des plateformes alternatives plus marginales.

Mais si les groupes complotistes font couler moins d’encre dans les médias traditionnels depuis deux ans, ils n’ont pas disparu pour autant, avertit Martin Geoffroy.

Des tensions se sont plutôt formées au sein du mouvement et les groupes se sont séparés en petits groupuscules aux revendications plus radicales. C’est d’ailleurs le cas des Farfaadas, dont les anciens membres sont toujours actifs sur les réseaux sociaux au sein de différents groupes complotistes, remarque le chercheur.

La fin d’un fragile front commun

Pour le sociologue, le premier impact de la pandémie a été de faire comprendre aux différents groupes complotistes déjà existants qu’ils pouvaient rejoindre un public plus large en alliant leurs forces autour d’une lutte commune.

En 2021, une enquête du CEFIR a permis d’établir une cartographie des différents groupes complotistes qui formaient le mouvement anti-mesures sanitaires. L’étude identifiait deux axes principaux, soit l’axe d’extrême droite, caractérisé par un rejet de la démocratie et des valeurs libérales, et l’axe spirituel et religieux, caractérisé par la croyance en la primauté des lois divines ou naturelles sur les lois humaines.

Or, en temps normal, ces groupes aux idées bien différentes se retrouvent fréquemment en opposition, explique Martin Geoffroy, co-auteur de l’étude. Par exemple, les « citoyens souverains », un mouvement libertarien qui s’oppose à toute forme d’autorité gouvernementale ou institutionnelle, rejette l’autorité religieuse associée au mouvement fondamentaliste catholique.

« Clairement la pandémie a été une occasion de réseautage et de professionnalisation. »

David Morin, co-titulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents

Mais la pandémie a permis à ces différents groupes, qui partagent une posture anti-institutionnaliste, de trouver un terrain d’entente sous la forme du rejet de l’obligation vaccinale et des mesures sanitaires imposées par le gouvernement, qu’ils perçoivent comme l’exercice d’une force injustifiée et illégitime.

On a par exemple vu le leader de droite identitaire et ex-membre de La Meute André Pitre se rapprocher du pasteur protestant fondamentaliste Carlos Norbal, qui a notamment décrit les mesures sanitaires comme « du satanisme promu par des communistes athées », peut-on lire dans le rapport du CEFIR.

C’est un constat que partage David Morin. « Clairement, la pandémie a été une occasion de réseautage et de professionnalisation », souligne-t-il, ajoutant que les réseaux complotistes sont maintenant « beaucoup plus structurés ».

« Ils ont, par exemple, des podcasts, ils ont des émissions sur lesquelles ils s’invitent les uns les autres, » remarque-t-il.

Mais, note le professeur, « c’est quand même un écosystème concurrentiel » où les différentes figures rivalisent entre elles pour réunir des adeptes. Cela est d’autant plus vrai que pour beaucoup de leaders complotistes, leur implication au sein de ces mouvements est aussi une entreprise monétaire.

Trouver de nouvelles causes

Plusieurs groupes ont aussi pivoté vers de nouveaux sujets avec l’espoir de recréer l’engouement de la pandémie.

Certains leaders, dont Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada, ont adopté un discours climato-sceptique. Ce dernier a notamment accusé sur Facebook des « terroristes verts » d’avoir causé intentionnellement les feux de forêt qui ont ravagé l’Ouest du Canada à l’été 2023.

D’autres, comme Alexis Cossette-Trudel, figure de proue de la théorie du complot QAnon au Québec, utilisent leurs plateformes pour répandre de la désinformation et des théories du complot pro-russes en marge de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

« Le principal cheval de bataille de l’extrême droite en ce moment, c’est la lutte contre la transidentité ».

Martin Geoffroy, chercheur au CÉFIR

Mais pour Martin Geoffroy, il ne fait pas de doute que le sujet où les groupes complotistes gagnent le plus de terrain depuis la fin de la pandémie est celui de l’opposition à la supposée suprématie de la « théorie du genre ». Le chercheur est catégorique : « le principal cheval de bataille de l’extrême droite en ce moment, c’est la lutte contre la transidentité ».

Sur les réseaux sociaux de la plupart influenceurs anti-mesures sanitaires, on retrouve aujourd’hui de nombreuses publications faisant par exemple la promotion de l’idée maintes fois démentie que les écoles primaires sexualiseraient et endoctrineraient les enfants en faisant la promotion de l’homosexualité et de la transition de genre dans les cours d’éducation à la sexualité.

François Amalega, par exemple, ancien chef de file du mouvement anti-vaccin, publie fréquemment du contenu anti-trans, anti-drag queens et anti-LGBTQ+ à ses 14 000 abonné·es sur X. Dans une publication du 20 mai dernier, il écrivait que « l’un des buts du mouvement terroriste LGBTQIA+ est la légalisation de la pédophilie ».

En 2023, celui qui a accumulé plus de 40 000 $ de contraventions pendant la pandémie a organisé plusieurs manifestations anti-trans à travers la province, notamment pour s’opposer à des lectures de contes pour enfants par des drag queens dans des bibliothèques publiques.

Au micro de Simon Tremblay à 95,7 KYK le 25 mai 2023, il affirmait à ce sujet qu’« il y a tout un enseignement sexuel qui est poussé par le mouvement LGBTQ+ pour pousser un agenda mortifère ».

Pour Martin Geoffroy, il existe un parallèle clair entre le convoi des camionneurs de l’hiver 2022 et les manifestations pan-canadiennes de l’automne 2023 organisées par le mouvement 1 Million March 4 Children, qui avaient pour but de s’opposer à l’enseignement de la « théorie du genre » dans les écoles. Comme en 2022, souligne le sociologue, « c’était une mobilisation de personnes qui d’habitude ne se parlent pas [mais qui se réunissent] contre un enjeu commun ». 

« C’est la première fois que j’ai vu des intégristes catholiques et des orthodoxes musulmans se réunir », observe-t-il.

Quand le complotisme sort de la marge

Pour David Morin, il y a clairement un avant et un après la pandémie en ce qui concerne la complosphère. Non seulement cette période a montré aux leaders de différents groupes qu’ils pouvaient s’allier entre eux pour rejoindre un public plus large, elle a aussi permis au reste de la société de prendre conscience que cette vision du monde existait, et qu’elle était « minoritaire, mais pas marginale », observe le professeur.

Mais qu’est-ce qui peut expliquer que certaines théories du complot, comme celles liées à la pandémie ou à l’enseignement de la « théorie du genre » à l’école, arrivent à rejoindre le discours public, tandis que d’autres, comme celles provenant de la propagande pro-russe, demeurent reléguées aux marges?

Pour David Morin, deux principaux facteurs sont à prendre en considération, soit l’émetteur et le récepteur du discours.

D’une part, souligne le chercheur, il faut voir si ces idées sont relayées par des figures politiques ou par des personnalités publiques. Dans le cas de l’enseignement de la « théorie du genre » à l’école, non seulement le discours complotiste a été repris par plusieurs politicien·nes à l’échelle du Canada, il a également été au cœur de plusieurs projets législatifs, rappelle David Morin. « Là, on sort complètement de l’espace marginal pour arriver dans des débats publics », souligne-t-il.

Au Québec, en réaction aux manifestations de l’automne dernier contre l’éducation sexuelle et les droits LGBTQ+, le premier ministre François Legault a dénoncé la polarisation tout en disant « comprendre les parents qui sont inquiets » et en affirmant qu’il s’agissait d’un « débat important ». La création en décembre d’un « Comité de sages » sur les « questions sensibles liées à l’identité de genre » se veut une réponse directe à ces mobilisations. Le Comité est notamment formé de personnes ayant défendu des idées défavorables aux personnes trans et a accueilli la participation d’au moins un groupe anti-trans lié aux manifestations de l’automne.

D’autre part, selon David Morin, les théories du complot qui rejoignent le plus facilement le débat public sont généralement celles qui se rapportent à des enjeux de société ou à des craintes pré-existantes. C’est ce qui explique notamment la popularité dans les dernières années de plusieurs théories du complot liées à l’immigration, qui se rattachent à certaines anxiétés déjà présentes par rapport à l’intégration des immigrant·es, explique le professeur.

« Je pense d’ailleurs qu’en tant que société, en tant que journaliste, en tant que chercheur, c’est ça qu’on doit le plus regarder : [les cas où les discours complotistes] arrivent finalement à sortir de l’écosystème marginal et à rejoindre une grande partie de la société », conclut-il.

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