Harrison Butker et le mythe de la femme au foyer

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Harrison Butker et le mythe de la femme au foyer

Les propos misogynes et rétrogrades du footballeur Harrison Butker lors d’un discours de graduation soulèvent l’indignation – et pour cause.

À la fin de la semaine dernière, l’équipe de football des Chiefsde Kansas Citya encore fait le buzz sur le Web, et, pour une rare fois depuis quelque temps, ce n’était pas en raison de l’idylle entre un de ses joueurs et une star de la pop.

C’est plutôt parce que le botteur Harrison Butker, invité à livrer un discours aux diplômé·es de l’université catholique Benedictine College, a choisi de faire de sa prise de parole un intense plaidoyer pour que les femmes renoncent à leurs ambitions professionnelles, en plus de tenir des propos anti-avortement et homophobes.

En effet, selon le sportif de 28 ans, les graduées ont beau rêver de succès et de grandes opportunités professionnelles, la vocation des femmes est, et demeurera toujours, de rester à la maison… et d’ainsi soutenir les rêves professionnels de leurs conjoints (car oui, eux, ils y ont droit). Il avoue qu’il n’aurait pas pu s’accomplir dans sa carrière sans les nombreux sacrifices de sa conjointe.

Ça, c’est sans doute vrai. Dans l’essai Hors jeu, Florence-Agathe Dubé-Moreau détaille précisément l’ampleur des coûts et renoncements (professionnels, familiaux, sociaux, etc.) exigés des conjointes d’athlètes de haut niveau, sans lesquels les sportifs ne pourraient sans doute maintenir leur style de vie.

Le capitalisme patriarcal

Ce qui est moins véridique, toutefois, dans le discours de Butker, est l’idée qu’il tente de nous enfoncer dans la gorge selon laquelle le réel bonheur d’une femme se trouve dans le renoncement.

Prenant pour exemple l’abnégation et la dévotion de sa propre épouse Isabelle, Butker a en effet professé qu’une femme ne peut atteindre un vrai contentement qu’en devenant mère et reine du foyer, et que tout autre discours encourageant les femmes à investir la sphère publique ne serait qu’un « mensonge diabolique ».

L’un des principaux problèmes avec cette rhétorique ultra-conservatrice de la « nature » domestique des femmes, c’est que pour autant qu’on s’intéresse un peu à l’histoire, on constate que l’assignation des épouses à la sphère privée n’a rien de naturelle ou d’innée.

Cette idée de la femme au foyer n’a absolument rien de naturel ni d’immémorial.

Au contraire, selon l’essayiste et chercheuse Silvia Federici dans l’ouvrage Le Capitalisme patriarcal, le fait de reléguer les femmes au foyer serait une restructuration sociale délibérée survenue à la fin du 19e siècle.

Ce bouleversement serait issu de la rencontre entre d’une part les besoins capitalistes des employeurs, pour qui renvoyer les femmes à la maison promettait une génération de travailleurs plus performants (leurs épouses faisant tout pour rendre leur vie confortable), et d’autre part, les désirs des syndicats et de certaines classes sociales de travailleurs masculins, qui souhaitaient éliminer la concurrence féminine et promouvoir un mode de vie se distinguant des familles moins nanties pour qui il était impossible de vivre avec un seul salaire.

Ainsi, cette idée de la femme au foyer qui serait la seule à pouvoir atteindre félicité et accomplissement n’a absolument rien de naturel ni d’immémorial. Et à voir comment Butker s’évertue à persuader les professionnelles de substituer leurs aspirations par des aspirateurs, on ne peut que constater à quel point le confinement des femmes aux sphères privées demande beaucoup d’efforts de la part des classes dominantes, pour quelque chose de soi-disant inné.

L’arrogance des privilégiés

Loin de moi l’idée de désavouer le choix des parents qui choisissent de se consacrer à leur famille. Le malaise que suscite le discours de Butker réside autre part.

Il convient de souligner le haut degré d’arrogance qui se dégage du fait de « mecspliquer » à l’ensemble des femmes la voie vers le « vrai bonheur féminin ». Le tout en s’auto-émouvant et en peinant à ravaler ses sanglots, comme si s’entendre promettre une vie de renoncement à 50 % de la population plongeait Butker dans un état d’euphorie inégalable.

Selon Butker, tout discours encourageant les femmes à investir la sphère publique ne serait qu’un « mensonge diabolique ».

Par ailleurs, considérant l’attention médiatique dont jouit présentement l’équipe des Chiefs avec les facteurs « Taylor Swift » et « victoire au Super Bowl » cumulés, il faut un sacré culot pour oser une telle prise de parole quand on sait pertinemment qu’elle sera abondamment relayée sur les réseaux sociaux.

L’allocution de Butker transcende – et de loin – la seule assemblée des gradué·es du Benedictine College. C’est à l’ensemble des fans de sport et des utilisateur·trices des médias sociaux que Butker s’adresse. Les retransmissions et extraits du sermon dépassent les seuls milieux catholiques ou sportifs et pénètrent nos logis et nos hauts lieux d’intimité par le biais de nos téléphones.

C’est de nos aspirations, de nos vies et de nos ambitions à tou·tes dont le footballeur parle. C’est dire l’ampleur de la violence d’un tel discours.

La « réaction » des Chiefs et de la NFL

Au moment d’écrire ces lignes, la réaction de la NFL demeurait pour le moins ténue. L’organisation s’est en effet distancée des paroles de Butker, assurant que ce dernier parlait ce jour-là en son nom personnel, et non en tant que représentant des Chiefs, et que ses propos ne reflétaient pas les valeurs de la NFL.

Les Chiefs, quant à eux, demeurent avares de commentaires. Néanmoins, le quart-arrière vedette de l’équipe Patrick Mahomes a pris la parole ce mercredi en appui à son coéquipier, insistant que malgré certains désaccords entre leurs valeurs personnelles, Butker demeure une « bonne personne ».

Dans les deux cas, la rhétorique est un peu cheap, disons-le. Et nous ne sommes pas dupes : qu’un joueur d’une équipe aussi populaire porte ou non son dossard, il en demeure toujours le porte-étendard.

Il est difficile de ne pas considérer ces « réponses » des organisations sportives au mieux comme un apathique témoignage d’ignorance ou de paresse et, au pire, comme un désengagement délibéré facilitant la perpétuation du pouvoir du boys club qu’elles incarnent.