J’ai eu de la chance dans la vie, j’ai pu séjourner à quelques reprises à Paris.
Lors de mon premier voyage, j’ai rencontré la Victoire de Samothrace, cette sculpture grecque antique représentant la déesse ailée, exposée au Louvre. Rencontre déterminante puisqu’elle fait maintenant partie de toutes mes visites dans ce musée.
Quasi religieusement, je monte les marches, et un court instant, je vois apparaitre la silhouette fugace d’Audrey Hepburn, dont l’élégance emblématique fut mise en valeur par le couturier Hubert de Givenchy, entré dans ma vie par le parfum de ma mère.
Sortant de ma rêverie, je suis soudainement éblouie.
La voilà, la Victoire, ma victoire! Cette femme, qui est dans un rapport de force avec l’océan, nous défie de toute sa féminité. Fièrement, elle se projette sur la proue du navire. La puissance des vagues colle le drapé de sa robe sur son corps.
Mais c’est d’elle qu’émane une énergie phénoménale. Et que dire de ses ailes déployées? Elles nous rappellent la spiritualité de la Victoire, qui ne peut que nous inspirer.
La Victoire de Samothrace a été volée aux Grec·ques, qui en demandent le rapatriement. Le Louvre reste un haut lieu de colonialisme… à décoloniser.
Le prix de l’art
Par le plus curieux des hasards, mes réflexions s’imposent à moi, sous forme humaine.
Après mon pèlerinage auprès de la Victoire, je vais m’asseoir dans le jardin des sculptures. Jane, une femme noire américaine ayant quelques années de plus que moi, s’assoit à mes côtés. Nous entamons une conversation qui dévoilera l’éléphant dans la pièce.
Elle me confie le sentiment qui l’oppresse. C’est son premier voyage à Paris et elle ne peut s’éblouir devant la beauté de la Ville lumière. Contrairement à son mari qui, au Louvre, est comme larron en foire, Jane peine à apprécier les œuvres d’art. Elle ne peut faire abstraction des exorbitants coûts humains qui y sont liés.
Alors qu’elle se confie, je pense aux ancêtres qu’elle évoque. Tant de vies humaines ont été sacrifiées par la France pour permettre à la royauté de faire bombance – notamment grâce au bois d’ébène de la Perle des Antilles.
Jane peine à apprécier les œuvres d’art. Elle ne peut faire abstraction des exorbitants coûts humains qui y sont liés.
La richesse de la France fut longtemps liée à cette colonie aujourd’hui connue sous le nom d’Haïti. Je songe à ces ancêtres qui n’ont survécu que huit récoltes, les Français exploitant ces hommes, femmes et enfants devenu·es esclaves du sucre jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Et comment oublier toutes ces femmes qui ont subi, en plus de la violence de l’esclavage, des viols à répétition. Aucune sanction possible, et le fruit de cette violence appartenait au maître : leurs ventres étaient des usines de production d’esclaves. Le Code noir, édicté sous Louis XIV, prescrit que l’enfant d’une esclave soit esclave… le statut du père n’importe guère.
Le sang des esclaves était un des rouages de l’économie française à un point tel qu’il fallait règlementer. Tout était calculé pour déshumaniser les Noir·es. Ce code a établi une hiérarchie raciale qui persiste encore aujourd’hui.
Le poids du passé
Jane n’a pas besoin d’en dire plus. Son malaise, devenu mal-être, je le connais, l’ayant vécu 30 ans plus tôt lors de ma première visite à Paris.
Alors que mes yeux se posaient sur la place de la Concorde et sur l’Hôtel de Crillon, les immeubles se sont couverts du sang qui a coulé pour permettre tant de splendeur.
Je connais cet état de double conscience auquel réfère Jane, état qui ne nous permet que rarement un sentiment de légèreté. Mais Jane et moi, nous le savons : il n’y a pas de plaisir. Un inconfort s’installe, un devoir de mémoire s’impose. Il n’y a pas de passé… celui-ci est toujours omniprésent.
En sortant du Louvre, je me dirige de l’autre côté de la Seine afin de prendre l’air. Dans mon errance, je me retrouve au Trocadéro. Elle est là, dans toute sa majesté, la tour Eiffel qui ne fait que réanimer ma souffrance.
Encore du sang haïtien.
Les immeubles se sont couverts du sang qui a coulé pour permettre tant de splendeur.
En effet, dès le 19e siècle, la Banque nationale d’Haïti a servi de subterfuge pour maintenir les Haïtien·nes dans une autre forme d’esclavage, économique cette fois. Les fonds des Haïtien·nes furent détournés par le Crédit industriel et commercial, banque française, alors qu’ils auraient dû être investis dans les institutions nationales, telles que le système de justice, la fonction publique, les écoles et les hôpitaux de la nation indépendante qu’était devenue Haïti. Or, les capitaux haïtiens ont servi à financer des projets en France, dont la construction de la tour Eiffel.
Et qui a profité de cet autre pillage des Haïtien·nes? Ont-ils vu les milliards d’euros générés par cette tour? Que nenni!
Certain·es considèrent cette tour comme le symbole de l’universalisme de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité. Mais ces belles valeurs nous semblent souvent utopiques lorsqu’on prend acte du traitement réservé à Haïti, toujours traité comme un pays de seconde zone, État que la France et autres pays occidentaux se sont efforcés à tuer de l’œuf.
Que dire de cette civilisation qui n’a que faire de la destruction qu’elle a laissé dans son sillage? N’est-il pas temps pour une prise de conscience par les pays occidentaux, devant une telle dévastation civilisationnelle qui affecte encore aujourd’hui la vie de tant de citoyen·nes de seconde zone?