Le 15 avril dernier, la journaliste Savanna Craig est arrêtée et détenue par la police montréalaise alors qu’elle couvrait une manifestation pro-palestinienne. Cette dernière atteinte à la liberté de presse au Canada a provoqué une levée de boucliers parmi les organisations de défense des journalistes, qui demandent à la police de rendre des comptes.
« J’ai été détenue et arrêtée par les policiers du SPVM, malgré que je me suis identifiée comme journaliste à plusieurs reprises », dénonce Savanna Craig, journaliste de CUTV, la télévision communautaire de l’Université Concordia.
Au moment où elle a été appréhendée par les policiers, le 15 avril dernier, elle effectuait la couverture d’un sit-in en soutien à la Palestine, qui ciblait la Banque Scotia, dans le centre-ville de Montréal.
Des dizaines de manifestant·es y bloquaient l’accès aux guichets afin de dénoncer les partenariats de la banque canadienne avec du fabricant d’armes Elbit Systems, l’un des principaux fournisseurs de l’armée israélienne.
En plus de la journaliste, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a également arrêté une quarantaine de manifestant·es.
Savanna Craig affirme avoir présenté sa carte de presse aux policiers à plusieurs reprises avant son arrestation.
Selon l’Association canadienne des journalistes (ACJ), les policiers auraient douté du fait que Savanna Craig était bel et bien journaliste en évoquant son apparence physique. Ils auraient également indiqué qu’elle aurait dû porter une veste de presse, utilisée par les journalistes qui travaillent en zone de guerre.
La journaliste de 27 ans est susceptible de faire l’objet d’accusations criminelles. Selon Anik de Repentigny, chargée des relations avec les médias au SPVM, les événements survenus à la Banque Scotia font toujours l’objet d’une enquête criminelle. Une fois l’enquête terminée, elle sera transmise au Directeur des poursuites criminelles et pénales qui pourra ou non porter des accusations, a-t-elle précisé dans un courriel.
Plusieurs organisations de défense des journalistes, dont le Comité de protection des journalistes, la Coalition pour les femmes en journalisme et l’Association canadienne des journalistes ont réagi en dénonçant une atteinte à la liberté de presse et exhortant le SPVM à abandonner toutes poursuites.
Une tendance qui menace la liberté de presse
« Ce que j’aimerais que les gens comprennent, c’est que mon arrestation n’a rien à voir avec moi. Mon arrestation concerne la violation de la liberté de presse au Canada et le fait qu’il s’agit d’une tendance au Canada », souligne Savanna Craig.
« J’aimerais dire que [l’arrestation de Savanna Craig] me surprend, mais évidemment, ça devient de plus en plus courant », réagit Brent Jolly, président de l’ACJ.
Depuis 2020, au moins cinq journalistes ont été arrêté·es par des policiers dans le cadre de leur travail au Canada.
En janvier dernier, la journaliste Brandi Morin avait été arrêtée et détenue alors qu’elle effectuait un reportage sur un campement de personnes autochtones itinérantes à Edmonton pour le média indépendant Ricochet. Des accusations d’obstruction ont été portée contre elle, avant d’être abandonnées.
En 2023, le photojournaliste John Morris avait été arrêté par les policiers de la ville de Québec alors qu’il photographiait le consulat américain. Il avait reçu une amende, mais celle-ci a été abandonnée peu de temps après.
En 2021, la photojournaliste Amber Bracken et le documentariste Michael Toledano avaient également été arrêté·es par des agents de la Gendarmerie royale (GRC) puis détenu·es pendant plusieurs jours alors qu’iels documentaient la construction d’une gazoduc sur le territoire autochtone de la nation Wet’suwet’en en Colombie-Britannique. Dans ce cas aussi, les accusations portées par l’entreprise gazière ont finalement été abandonnées.
L’année précédente, dans la même province, la documentariste américaine Melissa Cox, qui faisait équipe avec Michael Toledano dans le cadre du même projet, avait également été appréhendée par la GRC alors qu’elle couvrait le barrage d’un chemin de fer utilisé pour la construction du gazoduc.
« Mon arrestation concerne la violation de la liberté de presse au Canada et le fait qu’il s’agit d’une tendance au Canada. »
Savanna Craig
« C’est un peu une politique de “capture et remise à l’eau” de la part de la police envers les médias, qu’on voit de plus en plus », résume Brent Jolly.
« À bien des égards, ça sert exactement les objectifs des autorités, et en ce sens, c’est un crime parfait, parce que vous pouvez faire taire ou vous débarrasser des voix discordantes, ainsi que toute personne qui était là pour documenter ce qui se passait ou voir les tactiques employées [par les policiers]. »
« Plusieurs de ces arrestations sont survenues lors de manifestations qui dénoncent le colonialisme, à la fois dans notre propre pays et ailleurs dans le monde », remarque Savanna Craig. « Ces événements doivent être documentés. Le public devrait pouvoir comprendre ce qui se passe. Quand les journalistes sont arrêtés et doivent défendre leurs droits et la liberté de presse devant les tribunaux, ça les empêche de faire leur travail. »
« Ce n’est pas une coïncidence », acquiesce Justin Brake, journaliste du média The Independent, à Terre-Neuve-et-Labrador, lui-même arrêté par le passé. « Ce que les journalistes font dans ce contexte, c’est couvrir des personnes marginalisées qui sont déjà criminalisées par la police parce qu’ils défendent leurs droits, parce qu’ils manifestent. »
« Je pense que parce qu’il y a de plus en plus de soutien pour ces groupes – comme les personnes autochtones, les personnes itinérantes – la police réagit en tentant de faire taire les journalistes », explique-t-il.
« En quelque sorte, ils agissent de manière proactive, en tentant de protéger leurs propres intérêts […] et en empêchant une couverture médiatique qui leur serait défavorable. »
Jurisprudence ignorée
En 2016, Justin Brake faisait la couverture des mouvements autochtones s’opposant à la construction d’un barrage hydroélectrique à Muskrat Falls, au Labrador. L’installation menaçait de causer une contamination au méthylmercure de la rivière Lower Churchill.
Le journaliste avait suivi des manifestant·es qui avaient défié une injonction afin de pénétrer et d’occuper le site.
« C’était mon instinct en tant que journaliste », explique-t-il. « Si les gens décident de manifester dans une zone où il y a une injonction, c’est quand même une nouvelle, c’est digne d’intérêt. »
Le lendemain, un juge avait émis une nouvelle injonction, nommant cette fois directement Justin Brake, au même titre que les manifestant·es présent·es, sans jamais l’identifier en tant que journaliste. « J’ai donc dû prendre la décision difficile de partir, parce que le tribunal m’ordonnait de quitter les lieux et qu’il y avait bien sûr une menace de violence policière. »
« Je pense que parce qu’il y a de plus en plus de soutien pour ces groupes – comme les personnes autochtones, les personnes itinérantes – la police réagit en tentant de faire taire les journalistes. »
Justin Brake
Si son départ lui a permis d’éviter une arrestation physique, il a tout de même fait l’objet de plusieurs chefs d’accusation à la fois au civil et au criminel. « D’une certaine manière, je regrette d’avoir respecté cette règle, car la GRC a entamé une poursuite criminelle quelques mois plus tard », confie Justin Brake.
Il était le seul journaliste présent lors de l’occupation du barrage. En le contraignant de quitter les lieux et d’abandonner le reportage, la police a également retiré la seule personne pouvant témoigner des événements, déplore-t-il.
« Les manifestant·es se sont senti·es très vulnérables quand je suis parti, parce qu’ils savent ce que la police fait aux personnes autochtones qui défendent leurs territoires et leurs droits. »
Au terme des poursuites, qui se sont échelonnées sur une période de quatre ans, l’ensemble des accusations ont été abandonnées, mais non pas sans dommages. « J’ai été soumis à une longue procédure judiciaire qui m’a fait perdre beaucoup de temps et de ressources, au détriment du journalisme que nous pouvions faire », signale Justin Brake.
L’affaire a néanmoins permis d’établir un précédent juridique important : en 2019, la Cour d’appel provinciale a jugé que Justin Brake n’aurait pas dû faire l’objet d’une injonction et que ce type d’ordonnance ne devrait pas être accordée de manière élargie, de sorte à empêcher l’accès des non-manifestant·es, comme les journalistes.
C’est ce jugement qu’Amber Bracken avait invoqué lors de sa propre arrestation. Les policiers auraient affirmé ne pas connaître ce précédent.
Police mal informée
Pour Brent Jolly, ces arrestations s’expliquent aussi en partie par le manque de connaissance des policiers quant aux droits des journalistes.
« Parfois, les policiers ne savent pas vraiment ce qu’est un journaliste, qui est un journaliste, ils ignorent complètement quels sont les différents types d’organisations médiatiques qui existent », souligne-t-il.
À cet égard, les journalistes qui ne représentent pas de grands médias pourraient être plus susceptibles de voir des policiers douter de leur statut, pense-t-il.
Interrogé par Pivot, le SPVM indique qu’il « considère les journalistes s’identifiant comme tels qui couvrent des manifestations comme des journalistes », sans plus de détails. Le SPVM n’a pas pu confirmer si ses agent·es suivaient des formations concernant les droits des journalistes et la liberté de presse, soulignant que cela relevait du ministère de l’Enseignement supérieur et de l’École nationale de police.
Par ailleurs, questionné à savoir dans quel contexte ses agents peuvent interpeller des journalistes, le SPVM répond qu’il peut « arrêter toute personne qui commet un crime ».
« Parfois, les policiers ne savent pas vraiment ce qu’est un journaliste, qui est un journaliste, ils ignorent complètement quels sont les différents types d’organisations médiatiques qui existent. »
Brent Jolly
« Les journalistes veulent être au-devant de l’action, pour comprendre ce qui se passe, et c’est là qu’il y a cette tension inhérente avec les autorités », explique par ailleurs Brent Jolly. « Les forces de l’ordre finissent par mélanger tout le monde, ils disent “vous êtes journaliste, vous êtes manifestant, peu importe, vous êtes tous pareils”. »
« Il y a un déficit au niveau de la compréhension », s’inquiète-t-il. Il souligne avoir offert à la GRC à plusieurs reprises de produire des documents d’information à l’intention des policiers, en vain.
« Je ne vois pas d’effort de leur côté afin d’améliorer les choses », déplore-t-il. « C’est frustrant, parce qu’on est bloqué dans le même cycle, on fait le même manège à chaque fois. »
Clarification : L’article a été mis à jour pour clarifier le processus de l’enquête en cours, ainsi que l’enjeu de la formation des policiers du SPVM. (25-04-2024)